LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
il détruit en lui les éléments morbides; et que, par conséquent, la douleur présente est la mesure de sa guérison.
Il suit de toutes ces considérations, que la négation du vouloir-vivre, autrement dit, la résignation absolue ou la sainteté, résulte toujours de l’apaisement de la volonté, après que celle-ci a reconnu son conflit avec elle-même et la vanité de ses aspirations, s’exprimant essentiellement par les souffrances de tous les êtres vivants. La différence, présentée par moi sous l’image des deux voies qui conduisent à cette connaissance, consiste en ce que l’une y mène par la souffrance simplement reconnue chez les autres et que l’on s’approprie volontairement après avoir déchiffré l’énigme du principe d’individuation; et que l’autre y conduit par la souffrance sentie et personnelle. Sans négation totale de la volonté, il n’y a pas de vrai salut, de réelle délivrance du monde et de ses misères. Tant que nous n’en sommes pas arrivés là, nous ne sommes autre chose que cette Volonté même : une existence toujours fugitive, une aspiration toujours vaine et toujours déçue, un monde de la représentation toujours rempli de douleur, voilà les phénomènes de cette Volonté, voilà notre lot commun et irrévocable. Car nous savons qu’une vie éternelle est assurée au vouloir-vivre, et que sa vraie, son unique forme, c’est le présent : en quelque façon que la naissance et la mort gouvernent le monde des phénomènes, elles ne sauraient, malgré tout leur pouvoir, les soustraire au présent. Le mythe indien exprime cette pensée en disant qu’ „ils seront régénérés En morale, la grande différence entre les caractères vient de ce que le méchant est infiniment loin d’arriver à cette connaissance d’où procède la négation de la volonté : il en résulte pour lui qu’il est
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 539
en vérité et en réalité la victime de toutes les douleurs d’ici bas, même de celles qui n’existent qu 'en possibilité vu que l’état personnel de bonheur qu’il goûte peut être actuellement est un phénomène, une illusion créée par Maia, à l’aide du principe d’individuation; c’est le rêve de bonheur du mendiant. Les souffrances qu’il inflige aux autres, emporté qu’il est par l’impétueuse fureur de son vouloir, sont la mesure de celles qui, dans sa propre expérience, ne l’amènent ni à briser ni à nier définitivement sa volonté. En revanche, l’amour pur et vrai, et même le simple sentiment spontané de la justice, viennent de la pénétration du principe d’individuation : quand cette pénétration est complète, elle amène la sanctification absolue et le salut, dont les phénomèues extérieurs, nous l’avons vu, sont un état de résignation totale, une sérénité inébranlable et la profonde joie avec laquelle on voit arriver la mort *).
Nous avons jusqu’ici, et dans les limites de nos considérations, exposé suffisamment cette négation du vouloir, qui est le seul acte de libre arbitre se montrant dans le phénomène humain, et qui constitue ce qu’Asmus appelle „la métamorphose transcendantale1,1 . Bien différent de cet anéantissement de la volonté, est l’anéantissement de son phénomène , de l’individu : je veux dire le suicide. Loin de nier la volonté, il l’affirme énergiquement. La négation ne consiste pas à détester les maux, mais les jouissances, de la vie. Le suicide veut la vie; il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles elle s’offre. En tuant le corps, ce n’est pas
*) Voir ici le chap. 48 du 2d volume.
Note de Schop.