‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 155 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

au vouloir-vivre qu’il renonce, c’est seulement au vivre. Il souhaite la vie, il accepterait l’existence et l’affirmation faciles de son corps, et c’est parce qu’une complication de circonstances ne les lui accorde pas, qu’il souffre à ce point. Le vouloir-vivre lui-même se trouve tellement empêché dans le phénomène de cet individu isolé, qu’il ne peut y déployer à l’aise son aspiration. Alors il prend une résolution conforme à sa nature de „ chose en soi“ , placée en dehors des catégories du principe de raison, pour laquelle l’individu est parfaitement indifférent, puisqu’elle-même est à l’abri du naître et du mourir, et puisqu’elle-même est l’essence de la vie universelle. C’est sur la même certitude, intime et ferme, qui nous permet de vivre sans constamment redouter la mort, c’est-à-dire sur la certitude que la volonté ne manquera jamais de phénomène, que s’appuie l’acte du suicido. Le vouloir-vivre se manifeste donc dans le fait de se tuer (Siva), autant que dans la jouissance de la conservation personnelle (Vichnou) et que dans la volupté de la procréation (Brahma). Voilà la signification intime de Y unité de la Trimourti: l’homme est la Trimourti intégrale ; mais dans le temps, elle montre tantôt Tune, tantôt l’autre de ses trois têtes. — Le rapport entre le suicide et la négation de la volonté est le même que celui entre la chose particulière et l’Idée : le suicide nie l’individu, il ne nie pas l’espèce. La volonté de vivre, je le répète, ayant une vie assurée pour l’éternité, et la douleur étant l’essence de la vie, se tuer est un acte inutile et insensé : il détruit arbitrairement le phénomène individuel, pendant que la chose en soi reste intacte ; ainsi l’arc-en-ciel demeure inébranlé, quelque rapides que se renouvellent les gouttes d’eau qui le portent momentanément. Mais il est en même temps le coup de maître de Maia, car

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTE. 641

il nous présente l’image de la plus criante contradiction du vouloir-vivre avec lui-même. Nous avons déjà reconnu cette contradiction chez les phénomènes tout à fait inférieurs de la volonté, où elle se montre dans la lutte incessante des manifestations de toutes les forces naturelles entre elles et de tous les êtres organisés entre eux, cherchant à s’arracher mutuellement la matière, l’espace et le temps : nous retrouvons ce conflit, de plus en plus manifeste et terrible, sur toute l’échelle ascendante des objectivations de la volonté; enfin, nous le rencontrons également à l’échelon le plus élevé, dans l’Idée humaine; mais ici à un degré si violent, que ce ne sont plus seulement les représentants individuels d’une même Idée qui se déchirent les uns les autres, c’est l’individu qui se déclare la guerre à lui-même : l’ardeur avec laquelle il veut la vie, et l’impétuosité avec laquelle il se précipite pour en écarter les empêchements, c’est-à-dire la souffrance, vont jusqu’à le faire se détruire soi-même, et il se produit alors ce fait, que la volonté individuelle, par son propre acte, préfère supprimer le corps, qui n’est que cette même volonté à l’état visible, plutôt que de se laisser briser par la souffrance. C’est parce qu’il ne peut pas cesser de vouloir que le suicide cesse de vivre; et la volonté s’affirme en lui par la suppression de son phénomène, faute de pouvoir s’affirmer autrement. Cependant cette souffrance, à laquelle il se soustrait, pouvait le conduire au renoncement et au salut : on peut donc le comparer, sous ce rapport, à un malade refusant de laisser achever une opération douloureuse déjà commencée et qui pouvait le guérir radicalement, et préférant garder son mal. La souffrance vient à lui ; elle lui ouvre ainsi la chance de briser la volonté , mais lui , la repousse et anéantit son phénomène, son corps, afin que la volonté

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