LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
reste entière. — C’est là le motif pour lequel presque tous les systèmes de morale, philosophiques ou religieux, condamnent le suicide, quoique eux-mêmes n’en sachent donner que des raisons bizarres et sophistiques. Mais il est certain, que si des considérations purement morales ont jamais pu détourner un homme du suicide, au fond, le sens de cette victoire sur lui-même (par quelque notion que sa raison cherchât à l’expliquer) ne pouvait être que le suivant : „Je ne veux pas me soustraire à la douleur; il faut qu’elle m’aide à anéantir un vouloir-vivre dont le phénomène est une si déplorable chose : elle doit fortifier en moi la connaissance, qui commence à poindre, de la nature vraie du monde , afin qu’elle devienne le quiétif de ma volonté et la source de mon salut éternel".
Il est connu que de temps en temps il arrive des cas où le suicide va plus loin encore : l’on a vu un père, avant de se tuer, commencer par tuer ses enfants adorés. Si nous considérons que la conscience , la religion, et toutes les notions universellement admises, lui montrent le meurtre comme le plus grand des crimes; si nous considérons encore, que ce crime, il le commet néanmoins, à l’heure même de sa mort, et sans qu’on puisse découvrir à son action le moindre motif égoïste, il nous faudra reconnaître que la seule explication qu’on en puisse donner, c’est que l'individu, reconnaissant directement son propre vouloir dans ses enfants, mais égaré par l’illusion qui lui fait prendre le phénomène pour la chose en soi; de plus, profondément remué par la connaissance acquise des misères de l’existence, s’imagine pouvoir supprimer du même coup le phénomène extérieur et son essence, et prend alors la résolution de se délivrer à jamais de la vie et de ses souffrances, et d’en délivrer en même
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
temps ses enfants, en qui il se voit revivrer directement. — Une erreur analogue à celle-là serait de croire qu’on pourrait arriver par d’autres moyens au résultat que poursuit la chasteté volontaire : p. ex., en empêchant les vues de la nature dans la fécondation ; voire même, en considération des souffrances de la vie, en provoquant la mort du nouveau-né, au iieu de mettre au contraire tous ses efforts à conserver l’existence à tout ce qui se pousse à la vie. En effet, lorsque le vouloir-vivre est présent, aucune force ne pourra le briser; car il est le seul élément métaphysique; il est la chose en soi, et la violence ne peut anéantir que son phénomène apparu en un lieu et en un temps déterminés. Mais rien ne peut détruire le vouloir- vivre lui-même, si ce n’est V intelligence. L’unique voie de salut est que la volonté apparaisse librement, afin que dans cette image elle apprenne à connaître son essence vraie. Ce n’est qu’éclairée par cette connaissance, qu’elle peut se supprimer et supprimer en même temps la souffrance, compagne inséparable de son phénomène : quant à la violence matérielle, quant à la stérilisation des germes, ou la destruction des nouveaux-nés, ou le suicide, ils en sont absolument incapables. Il entre précisément dans les vues de la nature que la volonté arrive à la lumière, car ce n’est qu’à l’aide de la lumière qu’elle peut arriver à la délivrance. C’est pourquoi je disaïs qu’il faut de toute manière favoriser les fins de la nature, dès que le vouloir-vivre, son essence intime, s’est décidé à apparaître.
Il est un genre de suicide, entièrement différent du suicide ordinaire, mais qui n’a peut-être pas encore été suffisamment constaté. Je veux parler de ces ascètes arrivés au degré suprême du renoncement , qui se laissent volontairement mourir de faim ; mais comme