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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

une extrême exaltation religieuse et même de nombreuses superstitions accompagnent d’ordinaire le phénomène, il est difficile de s’en rendre clairement compte. Il semble pourtant que le complet abandon de la volonté puisse aller jusqu’à supprimer même celle qui est indispensable pour entretenir, par l’alimentation, la végétation de l’organisme. Bien loin que cette espèce de suicide naisse du vouloir-vivre, un ascète aussi complètement résigné ne cesse au contraire de vivre que parce qu’il a absolument cessé de vouloir. Et l’on ne peut imaginer qu’il choisisse à cet effet un autre genre de mort que celle par inanition (à moins toutefois que quelque superstition ne lui en suggère un) ; car l’intention d’abréger le supplice serait déjà en réalité un degré d’affirmation do la volonté. Les dogmes qui guident la raison d’un pareil pénitent, lui inspirent l’illusion que ce jeûne, auquel le pousse un penchant intérieur, lui est ordonné par un être d’une nature supérieure. On en trouve des exemples anciens dans les ouvrages suivants: „ Collection de récits concernant V histoire naturelle et la médecine “, Breslau, septembre 1799, p 363 et suiv.; Bayle, „ Nouvelles cle la république des lettresu, février 1685, p. 189 et suiv.; Zimmermann, vDe la Solitude “, vol. I, pag. 182; un rapport de Houttuyn dans 1’ „ Histoire de V académie des sciences “ de 1764, reproduit dans la „ Collection de médecine pratique “, vol. I, p. 69. On peut voir des récits plus modernes dans Hufeland „ Journal de thérapeutique pratique11 , vol. X, p. 181 et vol. XLYIII, p. 95; dans Nasse Tournai de psychiatrie “ 1819 cah. 3,-p. 460; dans le „Edinburgh medical nnd surgical Journal “, 1809 vol. Y, p. 319. — En 1833, tous les journaux annoncèrent qu’en janvier, l’historien anglais, le Dr. Lingard, s’était volontairement laissé mourir de faim à Douvres ; la nouvelle

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

fut rectifiée plus tard, en ce sens que ce n’était pas lui, mais un de ses parents qui était mort. Tous ces récits nous présentent la plupart de ces individus comme des fous, et il n’est plus possible de contrôler l’exactitude de l’assertion. Je veux cependant consigner ici une histoire récente du même genre, quand ce ne serait que pour la conserver comme rareté, et comme exemple d’un phénomène surprenant de la nature humaine, qui semble, en apparence au moins, appuyer mes explications, et ne pouvoir lui-même en admettre d’autre. La nouvelle est racontée dans le „ Correspondant de Nuremberg11 , du 29 juillet 1813, dans les termes suivants :

„On mande de Berne, qu’on a découvert près de Thurnen, dans une cabane au fond d’une épaisse forêt, le cadavre d’un homme, dans un état de décomposition qui semble faire remonter la mort à près d’un mois ; les habits qu’il porte ne donnent aucun indice qui permette de juger à quelle condition il appartenait : auprès de lui se trouvaient deux chemises de fine toile. La pièce la plus importante est une Bible interfoliée, dont les pages portent en partie des notes provenant du défunt. Il y indique la date de son départ de la maison (sans nommer son lieu de naissance) , puis il ajoute que l’esprit de Dieu l’a envoyé dans le désert pour y prier et jeûner; qu’en route il n’a rien mangé pendant sept jours; après quoi il a pris quelque nourriture. Etabli dans la cabane, il a recommencé à jeûner pendant un certain nombre de jours. Après cela il a marqué chaque jour par un trait : il y a cinq de ces marques, et c’est alors probablement que le solitaire est mort. On a trouvé aussi une lettre à un curé, sur un sermon que le défunt lui a entendu prononcer; mais la lettre ne porte pas d’adresse. “ — Entre une pareille mort venant d’un ascétisme extrême, et le suicide pro-

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