LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
voqué par le désespoir, il doit certainement se rencontrer des degrés intermédiaires et des mélanges, quoique ce soit bien difficile à comprendre. Pourtant le coeur humain a des profondeurs, des obscurités et des complications qu’on aura toujours la plus extrême difficulté à éclairer et à résoudre.
On pourrait croire que tout cet exposé, enfin terminé, sur ce que j’appelle la négation de la volonté, est inconciliable avec mes considérations antérieures, dans lesquelles j’établissais que la „motivation“ était, non moins que toutes les autres formes du principe de raison , soumise à la nécessité ; que les motifs, comme toutes causes, ne sont que des causes occasionnelles, servant au caractère à manifester son essence, avec toute la rigueur d’une loi naturelle ; c’est pourquoi aussi je niais absolument la liberté en tant que lïberum arbitrium mdifferentiae. Bien loin de renverser ici ce que j’ai établi là, je le confirme au contraire. La liberté proprement dite n’appartient qu’à la volonté comme chose en soi, non comme phénomène dont la forme essentielle est toujours le principe de raison, élément de toute nécessité. Le seul cas où cette liberté devient directement visible dans le monde réel, c’est celui où elle vient mettre un terme à ce qui se montre ainsi : mais comme néanmoins le phénomène, en tant qu’anneau de la chaîne causale, c’est-à-dire en tant que corps vivant, continue à exister dans le temps, qui ne contient que des phénomènes, la volonté qui se manifeste par ce corps se met en contradiction avec lui, puisqu’elle nie ce qu’il affirme. Nous voyons, par exemple, les parties
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
génitales, représentants visibles de l’instinct sexuel, exister en pleine santé, et pourtant l’homme, même au plus profond de son être, ne veut plus de la satisfaction charnelle ; pareillement, le corps est là, expression visible du vouloir- vivre, et malgré cela les motifs qui favorisent ce vouloir restent inefficaces, et la dissolution du corps, la fin de l’individu, c’est-à-dire, les plus énergiques empêchements de la volonté naturelle, sont souhaités et bien-venus. La contradiction entre ce que j’ai affirmé , d’une part , concernant la nécessité avec laquelle la volonté est déterminée par les motifs en raison du caractère, d’autre part, concernant la possibilité d’une suppression totale de la volonté, enlevant par là toute efficacité aux motifs, n’est donc que l’énonciation, dans le langage de la raison philosophique, de la contradiction réelle qui se produit, quand la liberté de la volonté en soi, de cette volonté à qui la nécessité est étrangère, intervient directement dans son phénomène qui est entièrement régi par la nécessité. Pour concilier ces contradictions il suffit d’observer, que la disposition intérieure qui soustrait le caractère à l’empire des motifs ne vient pas directement de la volonté, mais de l’intelligence qui a changé de nature. En effet, aussi longtemps que la connaissance est soumise au principe d’individuation, aussi long-temps qu’elle se guide sur le principe de raison, le pouvoir des motifs est irrésistibïble ; mais dès que le principe d’individuation a été pénétré, dès qu’on a compris directement que c’est une volonté, la même partout, qui forme l’Idée et l’essence de la chose en soi, dès qu’on a puisé dans cette connaissance l’apaisement absolu du vouloir, les motifs perdent tout leur pouvoir, parce que cette nature d’intelligence, qui pouvait s’en laisser influencer, a disparu et a été remplacée par une connaissance de