LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
tout autre espèce. Le caractère ne peut, il est vrai, jamais changer dans ses détails; il doit, avec la rigueur d’une loi naturelle, exécuter les ordres divers de la volonté dont il est le phénomène d’ensemble : mais c’est cet ensemble précisément , c’est-à-dire le caractère même, qui peut être annulé entièrement par la conversion de la connaissance. C’est là le changement qui avait frappé Asmus d’un si profond étonnement, et qu’il désignait par „la métamorphose radicale et transcendantal : l’Eglise chrétienne l’appelle très bien „la régénération, et la connaissance qui en est la source, „la grâce efficace11. C’est également parce qu’il ne s’agit pas ici d’un changement, mais d’une suppression complète, que l’on comprend pourquoi les caractères qui différaient le plus avant cette suppression, présentent la plus grande similitude après, tout en continuant, chacun à raison de ses notions et de ses dogmes, à tenir un langage différent.
Ainsi entendu, ce philosophème du libre arbitre, tour à tour et sans cesse affirmé ou contesté, a quelque fondement , et le dogme de l’Eglise concernant l’effet de la grâce et la régénération ne manque non plus ni de signification ni de valeur. Mais voilà que sans nous en douter, nous les voyons maintenant se confondre , et nous pouvons dès lors comprendre ces paroles de l’illustre Malebranche : „La liberté est un mystère En effet, ce que les mystiques chrétiens appellent la grâce efficace et la régénération, constitue précisément l’unique manifestation immédiate de libre arbitre. Celle-ci ne se produit qu’après que la volonté, reconnaissant la nature de son propre être, y puise un quiétif qui la soustrait à l’empire des motifs; ces derniers font partie d’une tout autre sphère de connaissance, dont les objets ne sont que phénomènes. — Une
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
liberté qui peut se manifester dans de pareilles conditions, est le plus grand des privilèges de l’homme : elle manque totalement à l’animal, car elle exige une réflexion de raison qui permette de considérer l’ensemble de l’existence, indépendamment de l’impression du présent. L’animal est tout à fait incapable de liberté ; il n’y a même pas de possibilité pour lui d’une détermination élective proprement dite, c’est-à-dire, méditée et précédée d’un conflit de motifs, lesquels ne pourraient être, à cet effet, que des représentations abstraites. C’est avec la même nécessité qui sollicite la pierre à tomber, que le loup affamé enfonce ses crocs dans les chairs de sa proie , sans que jamais son intelligence puisse reconnaître que l’égorgeur et l’égorgé sont identiques. La nécessité, voilà le domaine de la nature; la liberté, , c’est le domaine de la grâce.
Puisque nous venons de voir que le renoncement spontané à la volonté vient de la connaissance, et que la connaissance en soi est indépendante du vouloir conscient (Willkür), il s’ensuit que cette suppression de la volonté, cette libération, ne s’acquiert pas de force et de parti pris; elle naît du rapport intime entre l’intelligence et la volonté humaines; elle surgit soudainement et comme par un choc venu du dehors. C’est pourquoi l’Eglise l’appelle un effet de la grâce; et de même que dans la doctrine chrétienne, pour être efficace la grâce doit avoir été acceptée, de même aussi l’effet d’apaisement est en dernière instance un acte de libre volonté. L’effet de la grâce est de bouleverser et de transformer radicalement la nature de l’homme: il repousse ce qu’il désirait avec tant d’emportement jusque là; et en réalité, un tout autre homme remplace maintenant le vieil homme : c’est ce résultat de la grâce que l’Eglise désigne par