LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
et quoi qu’on fasse, on ne pourra rien changer à la chose. Quant à la foi, à qui l’Eglise promet le salut, elle consiste à croire que la chute du premier homme nous a tous livrés au péché, à la mort et à la perdition ; que !a grâce du divin intercesseur, assumant sur lui l’immensité de nos péchés, peut seule nous sauver, sans que nous y ayons aucun mérite (mérite personnel), parce que la conduite personnelle est toujours guidée par l’intention (par les motifs) et que les oeuvres ainsi nées, par leur essence et par leur nature, ne peuvent jamais nous justifier, précisément parce que la conduite dérive d’intentions et de motifs ; elle n’est que „ opus oioeratumu . Le fondement de la foi est donc avant tout la conviction, que la condition humaine est dès l’origine un état essentiellement de perdition, dont nous avons besoin d’être rachetés ; puis, que nous appartenons au mal, auquel nous sommes
sur „Le libre arbitre (ch. IV,. p. 66 — 6-> de la 1ère ©d.). De même la contradiction entre la bonté de Dieu et la misère du monde, comme aussi celle entre la liberté de la volonté et la préscience divine, a formé le thème inépuisable d’une controverse qui s’est continuée pendant près d’un siècle entre les Cartésiens, Malebranche, Leibnitz, Bayle, Clarke, Arnauld, et autres, dans laquelle le seul point mis hors de discussion par les controversistes était l'existence de Dieu avec toutes ses qualités: dans leur dispute, ils ne faisaient que tourner dans un cercle perpétuel, en essayant de faire disparaître ces contradictions ce qui équivaudrait en mathématiques à vouloir résoudre un problème irrésoluble, dont le reste réapparaît toujours, tantôt ici, tantôt là, selon que l’on a réussi à le masquer quelque part ailleurs. Mais qu’il leur fallait chercher la source de leurs embarras dans l’hypothèse première acceptée par tous, voilà ce dont aucun d’entre eux ne s’est avisé, bien que manifestement la chose s’imposât de soi. Bayle est le seul qui laisse entrevoir qu'il entrevoit quelque chose.
Note de Schop.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
étroitement enchaînés, que nos oeuvres, en se conformant aux commandements de la loi, c’est-à-dire aux motifs, ne peuvent jamais satisfaire la justice, ni nous sauver ; le salut ne peut venir que de la foi, c’est-à-dire d’une connaissance qui s’est transformée, et que la foi elle-même n’entre en nous que par la grâce, c’est-à-dire du dehors ; autrement dit, le salut est chose étrangère à notre personne et se produit après que l’homme est arrivé à la négation et à l’abandon de son individu. Pratiquer les bonnes oeuvres, obéir à la loi parce que c’est la loi, n’amène pas la justification, car c’est là encore agir en vertu de motifs. Luther („De libertate Christiana“) soutient que les oeuvres naissent spontanément quand la foi est établie, qu’elles en sont ou les symptômes ou les fruits; il dit que que par elles-mêmes elles n’ont aucun mérite, qu’elles ne peuvent ni procurer la justification, ni appeler une récompense: il faut qu’elles se produisent spontanément et gratuitement. — Nous aussi nous avons vu ressortir de nos considérations que la compréhension progressive du principe d’individuation produisait d’abord le sentiment spontané de la justice, puis l’amour s’élevant jusqu’à la suppression absolue de tout égoïsme, et enfin la résignation ou négation de la volonté.
Si j’ai appelé ici à mon aide tous ces dogmes de la religion chrétienne, quoiqu’ils soient étrangers par eux-mêmes à la philosophie, c’est uniquement afin de montrer, que si la morale qui se déduit de toute notre étude, et qui est en pleine harmonie et en parfait enchaînement avec toute la série de nos considérations , est peut-être neuve d’apparence et n’a pas encore été présentée sous cette forme, elle est bien ancienne quant au fond, car elle s’accorde entièrement avec l’essence du christianisme qui en contient tous