‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 164 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

ardue, que Platon nous présente dans le „Sophiste“ (p. 277 — 287, éd. Bip.): Ttjv rov trsqov yvorv anoôsiçavreç ovGav rs, xai xar axsx.eq fAor i<5 tisvrjV sm navra ra ovra nqoç a A X y X a, ro nqoç ro ov txaarov ^ioqiov av irjç avi uiih(-[isvo v, évolua a (.isv sinsiv , coç avro rovro sdnv ovrooç ro [irj o v.u (Cum enim ostenderemus, alterius ipsius naturam esse, perque omnia entia divisam atque dispersam invicem; tune partem ejus oppositam ei, quod cujusque eus est, esse ipsum révéra non ens asseruimus.)

Ce qui est universellement admis comme positif, ce que l’on appelle le réellement existant et dont la négation est exprimée par la notion de néant dans son acception la plus étendue, c'est justement le monde de la réprésentation, que j’ai montré être l’objectité, le miroir de la volonté. Ce monde, cette volonté, c’est nous-mêmes ; la représentation, prise en général, est une de ses faces; la forme de cette représentation c’est le temps et l’espace; et, à ce point de vue, tout ce qui est doit être en quelque lieu et en quelque temps. Négation, suppression, conversion de la volonté, implique suppression et disparition de son image, le monde. Dès que nous ne l’apercevons plus dans ce miroir, nous nous demandons, mais en vain, où elle peut être allée, et comme elle n’a plus les qualités du temps et de l’espace, nous nous désolons et nous disons qu’elle s’est perdue dans le néant.

Un changement de point de vue, s’il nous était possible, renverserait les signes, et nous montrerait ce qui existe à nos yeux actuellement, comme étant le néant, et le néant d’aujourd’hui comme étant ce qui existe. Mais aussi longtemps que nous serons le vouloir-vivre même, cette autre réalité ne pourra être comprise et exprimée par nous que comme chose né-

gative; car l’axiome d’Empédocle. Je semblable n’est connu que du semblableu nous enlève toute possibilité de connaître cette réalité-là, et c’est le même axiome qui nous permet la connaissance de toute notre réalité actuelle, c’est-à-dire du monde comme réprésentation, ou de l’objectité de la volonté.

Si cependant l’on voulait à toute force se créer une notion positive quelconque de ce que la philosophie ne peut exprimer que d’une manière négative en l’appelant la négation de la volonté, il faudrait se reporter à ce qu’éprouvent les hommes parvenus à la parfaite suppression du vouloir, à ce qu’on désigne par état d’extase, de ravissement, d’illumination, d’absorption en Dieu, etc., quoique cet état ne soit pas une connaissance proprement dite, car on n’y trouve pas la forme de la séparation en sujet et objet, et parce qu’il n’appartient qu’à l’expérience personnelle, sans pouvoir être communiqué extérieurement à autrui.

Mais pour nous, qui nous maintenons' entièrement dans le domaine de la philosophie, nous devons nous contenter de la notion négative, et nous sentir heureux d’avoir pu aller dans la connaissance positive jusqu’à la limite extrême. Nous sommes arrivés à reconnaître que l’essence du monde était la volonté, et que tous les phénomènes ne sont que volonté objectivée: nous avons étudié celle-ci dans toute sa série, depuis l’impulsion inconsciente des plus obscures forces naturelles jusqu’à la conduite consciente de l’homme: parvenus à cette limite, nous ne voulons nullement nous soustraire à la conséquence qui en résulte ; savoir, qu’avec la libre négation, avec la suppression de la volonté, tout cela se supprime en même temps:

supprimées dès lors ces impulsions et ces agitations sans trêve et sans but, qui constituent le monde à tous les degrés objectivés; supprimées ces formes diverses se succédant et s’élevant progressivement; avec le vouloir, supprimé aussi l’ensemble de son phénomène ; enfin, supprimées les formes générales du phénomène, savoir celles de temps et d’espace, ainsi que la forme fondamentale, celle de sujet et objet. Plus de volonté: partant, plus de réprésentation, plus d’univers.

Alors, indubitablement, il ne reste plus devant nous que le néant. Mais n’oublions pas, que ce qui se révolte en nous contre un pareil anéantissement, c’est la nature qui n’est autre chose que le vouloir-vivre, essence de l’homme et de l’univers. Cette horreur du néant n’est qu’une manière différente d’exprimer que nous voulons ardemment la vie, que nous ne sommes et ne connaissons que le vouloir-vivre. Cependant, détournons un instant nos regards de notre propre indigence et de notre horizon trop borné ; reportons-les sur ces hommes qui ont surmonté le monde, chez qui la volonté, arrivée à la parfaite conscience de soi, s’est reconnue dans tout ce qui existe et a librement renoncé à soi-même, vers ces hommes qui n’attendent plus que d’en voir disparaître aussi le faible et dernier souffle qui sert à animer leur corps : alors, au lieu de ce tumulte d’aspirations sans fin, au lieu de ces passages constants du désir à la crainte, de la joie à la souffrance ; au lieu de ces espérances toujours inassouvies et toujours renaisantes, qui font de la vie humaine, tant que la volonté l’anime, un rêve ininterrompu, nous n’apercevons pins que cette paix, plus précieuse que tous les trésors de la raison, que le calme

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 661

absolu de l’esprit, que cette profonde quiétude, cette sécurité, cette sérénité imperturbable, telle que Raphaël et Corrège l’ont peinte sur les figures de leurs saints, et dont le rayonnement doit être pour nous la plus complète et la plus véridique annonciation de la bonne nouvelle ( ivayyêhov ) : la volonté a disparu ; la connaissance seule est restée. Nous sommes pris d’une profonde et douloureuse mélancolie quand nous comparons cette condition à la nôtre, car le contraste n’en fait que mieux ressortir encore toute l’incurable désolation. Et cependant, la seule perspective qui puisse encore nous consoler à la longue, après que nous nous sommes convaincus que l’inexorable douleur et l’infinie misère sont l’essence de ce phénomène de la volonté qu’on appelle le monde, c’est de voir le monde s’évanouir et le néant seul rester devant nous, quand la volonté est parvenue à se supprimer. En conséquence, méditer la vie et les actes des saints, sinon par une observation directe, rarement possible dans l’expérience personnelle, mais au moins tels que l’histoire nous les raconte, on tels que l’art nous les dépeint avec un cachet infaillible de vérité, — voilà pour nous l’unique moyen de dissiper l’effet lugubre de ce néant que nous voyons planer, comme résultat final, derrière toute vertu et toute sainteté, et qui nous épouvante comme des enfants, que l’obscurité fait trembler ; cela vaut mieux même que de vouloir éluder ces tereurs, à l’exemple des Hindous, par des mythes et par des mots vides de sens, tels que l’absorption en Brahm, ou le Nirwana des Bouddhistes. Oui, nous le reconnaissons ouvertement : ce qui reste après la suppression totale de la volonté pour ceux que la volonté anime encore, ce n’est effectivement que le néant. Mais à l’in-

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