‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 165 sur 167 · BUCAREST · texte numérisé non relu

BUCAREST

SOTCHEK & COM P.

7, Calea Victoriei.

Bucarest. — Etablissement typographique Sotchek & Téclou. 96, Stracla Berzi. - (27912).

Il est beaucoup plus facile de relever les fautes et les erreurs dans l’œuvre d’un grand esprit, que de signaler sa valeur d’une manière claire et complète. Car les défauts sont isolés et limités, et peuvent être saisis d’un coup et dans leur ensemble. En revanche, et c’est là le cachet que le génie imprime à ses productions, leur excellence est insondable et inépuisable: aussi de pareilles œuvres sont appelées à instruire de longues séries de générations. Un chef-d’œuvre parfait, sorti des mains d’un vrai génie, aura toujours sur l’ensemble de l’humanité une action si profonde et si pénétrante, qu’on ne peut calculer d’avance jusqu’à quels temps reculés et jusqu’à quels pays lointains la lumière de son influence pourra s’étendre. Mais cette influence se produira infailliblement: car quelque cultivée et brillante que soit l’époque qui a vu naître un chef-d’œuvre, le génie, comme un palmier, s’élèvera toujours bien au-dessus du sol qui le porte.

Cependant cette action pénétrante et universelle ne peut pas s’exercer immédiatement, vu la grande distance qui sépare l’homme de génie du vulgaire. La science que cet homme, pendant la durée d’une vie humaine, a su acquérir en puisant dans l’observation

directe du monde et de la vie, et qu’il présente aux autres tout acquise et toute préparée, ne peut néanmoins pas devenir de suite la propriété de l’humanité, car celle-ci n’a pas, même pour recevoir, autant de puissance que lui en avait pour donner. Loin de là, même après avoir triomphé d’indignes adversaires, qui, semblables aux serpents autour du berceau d’Hercule, auraient voulu disputer l’existence à cette sagesse immortelle et étouffer dans son germe le salut de l’humanité, ses pensées auront encore à parcourir les détours d’innombrables erreurs d’interprétation et de fausses applications : elles auront en outre à résister victorieusement aux essais qu’on fera de les concilier avec d’anciennes erreurs, et elles continueront à vivre ainsi en une lutte ininterrompue jusqu’à ce qu’une génération nouvelle et impartiale grandisse, qui, dès la jeunesse, s’abreuvant partiellement aux mille ruisseaux qui coulent de cette source, s’en assimile graduellement la substance et finisse par s’approprier entièrement les bienfaits que ce grand esprit était appelé à déverser sur le genre humain. Tel est en effet le pas tardif dont marche l’éducation de l’humanité, de cette écolière du génie, à la fois si faible et si récalcitrante. Il en sera de même pour les leçons de Kant : le temps seul dévoilera toute leur force et toute leur valeur le jour où l’esprit même du siècle, transformé peu à peu par leur influence, modifié dans ses vues les plus enracinées et les plus importantes, viendra témoigner de la puissance de ce géant intellectuel. Mais je ne veux nullement ici, anticipant présomptueusement sur cet avenir, assumer le rôle ingrat de Calchas et de Cassandre. Qu’il me soit cependant permis, après ce que je viens de dire, d’affirmer que les oeuvres de Kant sont encore très jeunes, quoique bien des gens prétendent de nos jours qu’elles

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ont déjà vieilli ; ils les mettent de côté comme hors d’usage, ou, selon leur expression, comme surpassées: d’autres, enhardis par ces précédents, n’en veulent même plus tenir aucun compte, et, reprenant les hypothèses de l’ancien dogmatisme réaliste et de sa scolastique, continuent, d’un front d’airain, à philosopher sur Dieu et sur l’àme, — ce qui équivaudrait à vouloir, de nos jours, professer en chimie les théories alchimiques. Au surplus, les travaux de Kant n’ont, pas besoin de mes faibles louanges : ils glorifieront toujours assez d’eux-mêmes leur auteur et vivront éternellement ici bas, sinon peut-être dans leur lettre mais dans leur esprit.

Certes, si nous considérons les résultats immédiats fournis par ses leçons, savoir les essais et les produits philosophiques nés dans l’intervalle écoulé depuis Kant jusqu’aujourd’hui, nous verrons se vérifier une sentence des plus décourageantes, énoncée par Goethe: ,. ainsi que l’eau, refoulée par le navire, se referme immédiatement en arrière, ainsi l’erreur, que des esprits supérieurs ont écartée pour se faire place, se reforme bien vite derrière eux par une loi de nature. “ (Fiction et vérité, 3-me partie, p. 521, éd. ail.) Cependant cet intervalle n’a été qu’un épisode à ajouter à ce que je disais plus haut du sort réservé à toute conception neuve et grande : aujourd’hui des indices infaillibles annoncent qu’il tire à sa fin, car la bulle de savon que l’on soufflait avec tant de persévérance a crevé finalement. On commence de toute part à s’apercevoir que la véritable, la sérieuse philosophie en est toujours au point où Kant l’a laissée. Quoi qu’il en soit, je ne vois pas que de lui à moi il ait été fait quelque chose en cette matière; aussi je me rattache immédiatement à lui.

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Ce que je me propose dans le présent appendice à mon ouvrage *), ce n'est à vrai dire que de justifier la doctrine que j’y ai exposée, puisque, sur bien des points, elle est en désaccord, souvent même en contradiction avec la philosophie de Kant. Une discussion à ce sujet est cependant indispensable, car évidemment la suite de mes pensées, quelque différent que leur contenu soit de celles de Kant, est toujours sous l'influence de ces dernières: elle les présuppose, elle en procède directement, et je confesse devoir le meilleur de mon propre développement, après l'influence du monde intuitif, à celle des oeuvres de Kant, non moins qu’à celle des écrits sacrés des Hindous et à Platon. — Je ne puis justifier les contradictions qui malgré cela existent entre Kant et moi qu’en le convainquant d’erreur sur ces points-là, et en montrant les fautes qu’il a commises. Je dois donc, dans le présent écrit, prendre à son égard une attitude de polémique sérieuse et énergique: c’est là le seul moyen de faire disparaître de la doctrine de Kant l’erreur qui l’entache, et d’en faire ressortir la vérité avec d’autant plus d’éclat et de solidité. Il ne faut donc pas s’attendre à voir la profonde vénération que je professe sincèrement pour Kant s’étendre aussi à ses côtés faibles et à ses fautes : il ne faut pas croire que j’userai de ménagements et de réserve pour dévoiler ses erreurs : de pareils détours rendraient forcément mon exposé faible et pâle. On doit de ces ménagements aux vivants, parce que la faiblesse humaine ne supporte, et cela à grand’peine encore, la réfuta-

*) Dans l’édition allemande, la présente „ Critique de la Phil. Kantienne “ forme l’appendice au 1-er vol. du Monde comme Volonté et comme Représentation.

Note du traducteur.

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tion la mieux fondée d’une erreur, que mitigée par des flatteries, et parce que le maître des siècles, le bienfaiteur de l’humanité mérite bien pour le moins qu’on ménage sa faiblesse humaine afin de lui épargner une douleur. Mais le mort a dépouillé cette faiblesse : sa valeur est fixée, et le temps la purgera de plus en plus de toute surestimation et de toute dépréciation. Ses fautes doivent en être séparées, rendues ainsi inoffensives et livrées ensuite à l’oubli. C’est pour cette raison que, dans la polémique que j’entreprends ici contre Kant, je ne considère que ses erreurs et ses faiblesses; mon attitude est toujours celle d’un adversaire et je leur fais, sans réserve, une guerre d’extermination, constamment préoccupé, non de les dissimuler par des ménagements, mais tout au contraire, de les mettre en pleine lumière afin de les anéantir d’autant plus sûrement. En procédant ainsi, et pour les motifs exposés ci-dessus, je ne me sens coupable envers Kant ni d’injustice ni d’ingratitude. Néanmoins, afin d’écarter même aux yeux du public toute apparence de malveillance, je veux auparavant bien affirmer encore le respect profondément senti et la reconnaissance que je professe pour Kant, en formulant succinctement son mérite principal, tel qu’il apparaît à mes yeux; et je le ferai à des points de vue assez généraux pour n’avoir pas à toucher les sujets sur lesquels j’aurai plus tard à le contredire.

Le plus grand mérite de Kant est la distinction entre le phénomène et la chose . en soi , — basée sur la démonstration qu’entre les objets et nous se trouve interposé l'intellect, ce qui fait qu’on ne peut les connaître tels qu’ils peuvent être en eux-mêmes. Il fut

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guidé dans cette voie par Locke (voir Prolégomènes ci toute métaphysique , § 13, observ. 2.) Ce dernier avait démontré que les qualités secondaires des corps, telles que le son, l’odeur, la couleur, la dureté, la mollesse, le poli, etc., qui sont fondées sur les affections sensorielles, n’appartiennent pas au corps objectif, à la chose en soi-même, et il n’accordait à celle-ci que les qualités primaires, c’est-à-dire celles qui ne supposent que l’espace et l’impénétrabilité, telles que l’étendue, la forme, la solidité, le nombre, la mobilité. Mais cette distinction de Locke, facile à trouver et qui s’arrête à la surface des choses, n’était pour ainsi dire qu’un prélude enfantin à celle de Kant. Celle-ci, partant d’un point de vue infiniment plus élevé, établit que tout ce que Locke avait admis comme qualitates primarias , c’està-dire comme propriétés de la chose en soi, n’appartient également qu’à son phénomène dans notre entendement, et cela précisément parce que les conditions de celui-ci, savoir l’espace, le temps et la causalité, sont reconnues par nous a priori. Locke avait dépouillé la chose en soi de la part qui, dans sa manifestation, est propre aux organes des sens; Kant lui enleva à son tour celle due aux fonctions cérébrales (bien qu’il ne les nomme pas ainsi); par là la distinction entre la phénomène et la chose en soi acquit une importance infiniment plus grande et une signification beaucoup plus profonde. Dans ce but, il dut procéder à la grande séparation de notre connaissance a 'priori d’avec celle a posteriori , ce qui, avant lui, n’avait jamais été fait avec la rigueur et la perfection convenables, ni avec connaissance exacte: en conséquence, ce dernier travail devint l’objet principal de ses profondes recherches. — Je veux de suite observer ici qu’il existe un triple rapport entre la philosophie de Kant

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et celle de ses prédécesseurs : premièrement, à l’égard de celle de Locke , nous venons de voir qu’elle la confirme et l’étend ; en second lieu, à l’égard de celle de Hume , elle s’en sert en la corrigeant : c’est ce qu’on trouve le plus nettement énoncé dans la préface des „ Prolégomènes “ (cet écrit, le plus beau et le plus facile à saisir des ouvrages principaux de Kant, est trop peu lu quoiqu’il facilite extraordinairement l’étude de sa philosophie) ; troisièmement, à l’égard de celle de Leibnitz-Wolf, elle la combat sans réserve et l’anéantit. Il est nécessaire de connaître ces trois doctrines, avant de procéder à l’étude de la philosophie de Kant. — Si, d’après ce qui précède, ce qui caractérise à fond la philosophie de Kant est la séparation entre le phénomène et la chose en soi, donc la doctrine de la distinction radicale entre l’idéal et le réel, le système, surgi peu après, affirmant leur absolue identité, apporte une triste confirmation à la sentence de Goethe rapportée plus haut ; d’autant plus, que ce système n’était appuyé que sur une hâblerie, sur une prétendue intuition intellectuelle: ce n’était donc qu’un retour à la grossièreté de l’opinion vulgaire, mais cherchant à en imposer par des mines hautaines, par un langage boursouflé et par du galimatias. Ce fut là le point de départ du non-sens, encore plus grossier, professé par le lourd et sot Hegel. — Non seulement la démonstration de cette distinction entre le phénomène et la chose en soi, saisie par Kant de la manière indiquée ci-dessus, dépassait grandement en profondeur d’esprit et en solidité de jugement tout ce qui avait existé jusque là, mais elle fut en outre infiniment fertile en résultats. Car il établit sur ce point, d’une manière entièrement originale et neuve, par un côté nouveau et par une voie nouvelle, la même vérité que Platon répète déjà infatiga-

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blement et que le plus souvent, dans son langage, il exprime de la. manière suivante: Ce monde qui apparaît à nos sens , n’a pas une existence véritable mais seulement un devenir perpétuel; il existe et n’existe pas, et sa conception est moins une connaissance qu’une illusion. C’est encore la même pensée qu’il exprime sous une forme allégorique, dans le passage le plus important de tous ses ouvrages, au commencement du septième livre de la République, cité déjà par moi dans le troisième livre du présent ouvrage : il y dit que les hommes, solidement enchaînes dans une caverne obscure, ne voient ni la véritable lumière primitive, ni les objets réels, mais seulement la chétive lueur du feu dans la caverne et les silhouettes des objets réels qui, derrière leur dos, passent devant ce feu : ils croient néanmoins que ces ombres sont la réalité, et que la vraie connaissance est la détermination de la succession de ces ombres. — Cette même vérité, exposée encore d’une tout autre manière, forme une doctrine principale des Védas et des Pouranas, la doctrine de Maia, par laquelle on n’entend pas autre chose que précisément ce que Kant appelle le phénomène, par opposition à la chose en soi : car l’œuvre de Maia est présentée justement comme étant ce monde visible dans lequel nous sommes; c’est un enchantement évoqué, une apparence inconsistante et en soi inexistante, comparable aux illusions optiques et au rêve, un voile qui entoure la conscience humaine, un quelque chose dont il est également faux et également vrai de dire qu’il existe, ou qu’il n’existe pas. — Mais Kant formula la même doctrine non seulement d’une manière entièrement neuve et originale, mais encore, grâce à l’exposé le plus froid et le plus sobre, il en fit une vérité démontrée et indiscutable; tandis que Platon, aussi bien

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que les Hindous, n’avaient fondé leurs affirmations que sur une intuition générale du monde, ils les émettaient comme l’expression directe de leur conscience et les exposaient sous une forme plutôt allégorique et poétique, que philosophique et claire. Sur ce point le rapport entre eux et Kant est le même que celui existant entre les Pythagoriciens Hicétas, Philolaus et Aristarque, qui affirmaient déjà le mouvement de la terre et l’immobilité du soleil, et Copernic. Cette connaissance claire, cet exposé calme, réfléchi de la nature du monde entier, nature tenant de celle du rêve, est proprement la base de toute la philosophie Kantienne ; c’en est l’âme et le suprême mérite. Il y parvint en décomposant, et en démontrant pièce à pièce, avec une habileté et un jugement admirables, tout le mécanisme de notre cognition, en vertu duquel se produit la fantasmagorie du monde objectif. Toute la philosophie antérieure de l’Occident, qui paraît si infiniment grossière auprès de celle de Kant, avait méconnu cette vérité ; aussi, à vrai dire, parle-t-elle toujours comme en songe. C’est Kant qui l'en réveilla; et c’est pourquoi les derniers dormeurs (Mendelsohn) l’appellaient le destructeur universel. Il montra que les lois qui régnent, avec une nécessité inexorable, dans l’existence, c’est-à-dire dans l’expérience en général, ne sont pas applicables pour déduire et expliquer l 'existence ellemême : que, par suite, leur validité n’est tout de même que relative, c’est-à-dire qu’elle ne commence qu’après que l’existence, le monde de l’expérience, est déjà donné et présent ; par conséquent, que ces lois ne peuvent nous servir de guide quand nous procédons à l’explication de l’existence du monde et de nous-mêmes. Tous les philosophes occidentaux avant Kant avaient tenu pour absolues et inconditionnées, pour des aeternœ

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veritates, toutes ces lois en vertu desquelles les phénomènes s’enchaînent mutuellement, lois dont je comprends l’ensemble, espace et temps aussi bien que causalité et déduction, sous le nom collectif de principe de raison : ils pensaient que le monde lui-même n’existait qu’en conséquence et en conformité de ces lois, et que, par suite, elles devaient pouvoir nous guider pour la solution complète de l’énigme du monde. Les hypothèses admises à cet effet, que Kant critique sous le nom d’idées de raison, ne servaient par le fait qu’à élever le simple phénomène, l’œuvre de la Maia, le monde des ombres de Platon, au rang d’unique et suprême réalité, à la mettre à la place de l’essence la plus intime et la plus vraie des choses, et à rendre par là impossible la véritable connaissance de celle-ci, c’est-à-dire, en un mot, à endormir les rêveurs encore plus fermement. Kant montra que ces lois, et par conséquent le monde lui-même, sont conditionnés par le mode de connaissance du sujet; d’où il s’ensuivait que quelque loin que sous leur direction, on poussât les recherches et les raisonnements, l’on n’avancerait pas d’un pas dans la question principale, c’est-à-dire dans la connaissance de l’essence du monde en soi et en dehors de la représentation, mais que l’on ne ferait que se mouvoir sur place, comme l’écureuil dans sa roue. On peut donc comparer tous les dogmatiques à des gens qui se figureraient qu’à force de marcher bien longtemps tout droit devant eux, ils arriveraient au bout du monde; Kant accomplissant le voyage de circumnavigation, leur aurait montré alors que, la terre étant ronde, on n’en peut sortir par le mouvement horizontal, mais que la chose ne serait peut-être pas impossible dans le sens vertical. On pourrait encore dire que la doctrine de Kant fait comprendre que le com-

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mencement et la fin du monde doivent être cherchés, non en dehors de nous, mais dans nous.

Or tout cela repose sur la différence fondamentale entre la philosophie dogmatique et la philosophie critique ou transcendantale. Qui veut se rendre nettement compte de cette différence et se la représenter par un exemple, peut le faire sans grande perte de temps en parcourant, comme spécimen de philosophie dogmatique, un écrit de Leibnitz, portant le titre vDe rerum originatione radicali11, et imprimé pour la première fois dans l’édition des œuvres philosophiques de Leibnitz, par Erdmann, vol. I, p. 147. C’est là qu’il trouvera l’origine et l’excellente organisation du monde, exposées entièrement a priori , par la méthode dogmatico-réaliste, à l’aide de la preuve ontologique et cosmologique, et en se fondant sur les ^veritates aeternœ.u Une seule fois, incidemment, on y avoue aussi que l’expérience nous offre le spectacle d’un contraste total avec cette perfection du monde, que l’on y a démontrée; mais on y signifie immédiatement à l’expérience qu elle n’y entend rien du tout, et qu’elle n’a qu’à se taire dès que la philosophie a priori a parlé. — Comme antagoniste de toute cette méthode, apparut avec Kant la philosophie critique , qui se pose justement pour problème ces veritates aeternæ servant de soutien à tout l’édifice dogmatique, qui en recherche l’origine, et finit par la découvrir dans la tête de l’homme, où elles naissent des formes spéciales, propres à celui-ci, et qu’il porte en soi à l’effet de saisir le monde objectif. C’est donc là, dans le cerveau, qu’est la carrière qui fournit les matériaux de ce fier édifice dogmatique. Mais par le fait même que, pour arriver à ce résultat, la philosophie critique a dû aller au delà des veritates aeternæ , sur lesquelles s’était toujours fondé tout dogmatisme

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jusqu’à ce jour, afin d’en faire l’objet même de son examen, elle est devenue philosophie transcendantale. La conséquence qui découle ensuite de celle-ci c’est que le monde objectif, tel que nous le connaissons, n’appartient pas à l’essence des choses en soi, mais qu’il en est le simple phénomène, conditionné précisément par ces mêmes formes qui existent a priori dans l’intellect humain (c’est-à-dire dans le cerveau), et qu’il ne peut conséquement non plus renfermer que des phénomènes.

Il est vrai que Kant n’arriva pas à reconnaître que le phénomène est le monde comme représentation, et que la chose en soi est la volonté. Mais il montra que le monde phénoménal est tont autant conditionné par le sujet que par l’objet, et, en isolant les formes les plus générales de son phénomène, c’est-à-dire de la représentation, il fit voir que l’on reconnaît ces formes et qu’on en saisit toute la régularité, non seulement en partant de l’objet mais aussi bien du sujet, vu qu’elles constituent entre l’objet et le sujet la limite commune à tous deux, et il conclut qu’en continuant la marche le long de cette limite on ne pouvait la franchir ni du côté de l’objet ni du côté du sujet, conséquemment qu’on n’apprenait jamais à connaître l’essence du monde, la chose en soi.

Il ne déduisit pas la chose en soi de la manière convenable, comme je le montrerai bientôt, mais au moyen d’une inconséquence qu’il eut à expier par des attaques nombreuses et irrésistibles dirigées contre ce point capital de sa doctrine. Il ne reconnut pas directement que la chose en soi était la volonté, mais il ouvrit la carrière et fit un grand pas vers cette connaissance, en présentant la signification indubitablement morale de la conduite humaine comme entière-

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ment différente et indépendante des lois du phénomène, comme inexplicable selon ces lois, et comme touchant au contraire immédiatement à la chose en soi : c’est là le second point de vue principal pour apprécier le mérite de Kant.

Nous pouvons considérer comme troisième point de vue le renversement total de la philosophie scolastique : par là j’entends désigner ici d’une manière générale toute la période commençant au Père de l’Eglise Augustin et finissant immédiatement avant Kant. Car le caractère principal de la scolastique est bien certainement celui que Tennemann a très justement indiqué, savoir la tutelle exercée par la religion dominante du pays sur la philosophie, à laquelle il ne restait en réalité qu’à démontrer et à orner les dogmes fondamentaux prescrits par celle-là : les vrais scolastiques, jusqu’à Suarez, l’avouent ouvertement: les philosophes suivants le font plutôt sans s’en rendre compte, ou de moins sans le dire expressément. On ne fait durer la philosophie scolastique environ que jusqu’au siècle qui a précédé Descartes, et à partir de ce philosophe on fait commencer une ère toute nouvelle de libre examen, indépendant de toute religion positive; mais en réalité il est impossible de reconnaître chez Descartes et ses successeurs *) un pareil examen; on

*) Il faut excepter ici Bruno et Spinoza. Ce sont là deux figures originales et isolées, lesquelles n’appartiennent ni à leur siècle ni à leur monde, où ils trouvèrent, l’un le supplice, et l’autre la persécution et l’outrage. Leur misérable existence et leur mort dans cet Occident rappellent le sort d’une plante tropicale en Europe. Leur véritable patrie spirituelle c’étaient les rives sacrées du Gange : c’est là, parmi ceux qui partagent leurs sentiments, qu’ils auraient mené une vie paisible et honorée.— Dans les vers suivants, au commen-

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ne peut leur en attribuer que l’apparence, ou tout au plus admettre qu’ils y aspiraient. Descartes était un esprit éminemment distingué, et a rendu de très grands services, si l’on tient compte de son époque. Mais si l’on met cette considération à part, et qu’on le mesure à la gloire qu’on lui prête d’avoir affranchi 1a, pensée de toute entrave, d’avoir inauguré une ère nouvelle d’examen libre et original, on devra trouver qu’avec son doute, dépourvu encore de tout sérieux et par

cernent de son ouvrage, „Dclla causa principio et uno11 qui lui valut le bûcher, Bruno dit clairement et dans une belle langue combien il se sentait isolé dans son siècle; il y exprime en même temps le pressentiment de son sort, qui le faisait hésiter à professer hautement ses convictions, jusqu’à ce que l’impulsion qui pousse si énergiquement un noble esprit à communiquer ce qu’il a reconnu être vrai, l’emporta:

Ad partum properare tuum, mens ægra, quid obstat ;

Seclo hæc indigno sint tribuenda licet?

Umbrarum fluctu terras mergente, cacumen Adtolle in clarum, noster Olympe, Jovem.

Quiconque a lu ceti mportant ouvrage, ainsi que les autres, écrits en italien, autrefois si rares, mais devenus aujourd’hui accessibles à tous, grâce à une édition allemande, trouvera avec moi que, de tous les philosophes, il est le seul qui se rapproche quelque peu de Platon sous le rapport de la forte part de puissance et de tendances poétiques qui se mêle à ses vues philosophiques, et qui fait qu’il expose aussi celles-ci d’une manière particulièrement dramatique. Cet être tendre, spirituel, méditatif, tel que son livre nous en fait ressortir l’image, qu’on se le représente aux mains de ces prêtres barbares et furieux, ses juges et ses bourreaux, et qu’on rende grâce alors au temps qui nous a amené un siècle plus éclairé et plus doux, de manière que cette postérité, dont la malédiction devait retomber sur ces démons fanatiques, se trouve aujourd’hui déjà être notre ère contemporaine.

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suite toujours prêt à se soumettre si vite et si hors de propos, il fait bien mine de vouloir secouer d’un coup tous les liens des croyances inoculées dès le bas âge, propres à son siècle et à sa nation, mais qu’il ne le fait qu’en apparence, pour un moment, pour les reprendre aussitôt après et s’y attacher d’autant plus fermement : on peut en dire autant de tous ses successeurs jusqu’à Kant. Ne peut-on pas très bien appliquer à un libre penseur original de ce calibre les vers suivants de Goethe :

„Er scheint mir, mit Verlaub von Ewr Gnaden,

„Wie eine der langbeinigen Cikaden,

„Die immer fliegt und fliegend springt —

„Und gleich im Gras ihr altes Liedchen singt.“

(Il me fait l’effet , avec la 'permission de Votre Honneur, D’une de ces cigales aux longues pattes ,

Qui volent toujours et sautent en volant ,

Et dans l’herbe chantent de suite leur vieille chanson .)

Kant avait ses motifs pour faire mine de l’entendre aussi de cette façon. Mais ce qui était censé n’être qu’un saut, — permis, parce que l’on savait déjà qu’il fait retomber dans l’herbe, — devint cette fois-ci un vol, et les autres, restés à terre, doivent se contenter aujourd’hui de le suivre des yeux et ne peuvent plus le rattraper.

Ainsi donc Kant osa démontrer dans son enseignement l’impossibilité de prouver tous ces dogmes que l’on avait si souvent prétendu avoir prouvés. La théologie spéculative, et la psychologie rationnelle qui s’y rattache, reçurent de lui le coup de la mort. Elle ont disparu depuis ce jour de la philosophie allemande, et il ne faut pas s’y tromper si çà et là le mot se conserve encore après qu’on a renoncé à la chose, ou si

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quelque pauvre professeur de philosophie garde devant ses yeux la crainte de son Seigneur, et ne se soucie pas de la vérité. Celui-là seul peut apprécier l’importance de ce mérite de Kant, qui a observé la pernicieuse influence de ces notions sur les sciences naturelles, comme sur la philosophie, chez tous les auteurs, même les meilleurs, du 17 et du 18 siècle. Chez les Allemands, le changement qui s’est produit, à partir de Kant, dans le ton et dans le fond métaphysique des ouvrages de sciences naturelles, est frappant: avant lui elles en étaient au point où elles se trouvent encore maintenant en Angleterre. Ce mérite de Kant est lié à ce fait, que la poursuite irréfléchie des lois du phénomène, leur élévation au rang de vérités éternelles et, par suite celle du phénomène à la qualité d’essence propre du monde, bref, que le réalisme , qu’aucun raisonnemment ne troublait dans son illusion, dominait absolument dans toute la philosophie antérieure des temps anciens, moyens et modernes. Berkeley, qui avait reconnu, comme avant lui déjà Malebranche, ce qu’il y a d’unilatéral, même de faux, dans le réalisme, ne parvint pas à le renverser, parce que son attaque était dirigée contre un seul point. Il était donc réservé à Kant de fonder en philosophie, du moins en Europe, le règne du point de vue idéaliste lequel, dans toute l’Asie non islamique, est par essence celui même de la religion. Ainsi avant Kant, nous étions dans le temps ; maintenant c’est le temps qui est dans nous, etc.

La morale aussi avait été traitée par cette philosophie réaliste selon les lois du phénomène, qu’elle croyait absolues et applicables également à la chose en soi : aussi la fondait-elle tantôt sur la doctrine du bonheur, tantôt sur la volonté du créateur, et enfin

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sur la notion de la perfection, notion en soi vide et inconsistante, puisqu’elle désigne une simple relation qui ne reçoit une signification que des choses auxquelles on l’applique: en effet „être parfait" signifie simplement correspondre à une notion préalablement sousentendue et donnée", qu’il faut, par conséquent, poser à l’avance et sans laquelle la perfection est un nombre abstrait, qui prononcé isolément ne signifie absolument rien. Mais maintenant, si c’était, par exemple, le concept „humanité“ que l’on voulait sous-entendre, et si l’on posait pour principe moral qu’il faut aspirer à l’humanité parfaite, on ne dirait pas autre chose par là si ce n’est que „les hommes doivent être tels qu’ils doivent être", et l’on n’en serait pas plus avancé. En effet le mot „ parfait" est à peu près synonyme de „complet“ ( vollzàhlig ), car il signifie que dans un cas ou dans un individu donné, tous les attributs contenus dans la notion de son genre, sont représentés, et existent effectivement. D’où il suit que le concept „perfection“, employé absolument et abstraitement, n’est qu’un mot vide de pensée, et on en peut dire autant des discours débités sur ,,1’être souverainement parfait" et autres du même genre. Tout cela n’est que de la phraséologie. Néanmoins, au siècle passé, ce concept de „perfection et imperfection" était devenu une monnaie courante ; bien plus, il était le pivot autour duquel tournait toute discussion en morale et même en théologie. Tout le monde l’avait à la bouche, au point d’en faire un abus scandaleux. Nous voyons les meilleurs écrivains de l’époque, tel que Lessing, s’embarrasser et se débattre dans les perfections et les imperfections. Et pourtant toute tête quelque peu pensante devait sentir au moins obscurément que cette notion n’a aucun contenu positif, vu que, comme les signes

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algébriques, elle n’indique qu’un pur rapport in abstracto.— Kant, ainsi que nous l’avons déjà dit, sépara entièrement l’importante et indubitable signification morale des actions, d’avec le phénomène et ses lois ; et il montra que la conduite doit être envisagée comme touchant directement à la chose en soi, à l’essence intime du monde, tandis que l’autre, c’est-à-dire le temps et l’espace avec tout ce qui les remplit et s’v ordonne selon la loi causale, est à considérer comme un rêve sans substance et sans existence.

Ces quelques pages, quoique loin d’avoir épuisé le sujet, peuvent suffire pour témoigner que je reconnais les éminents mérites de Kant : ce témoignage, je l’ai consigné ici pour ma propre satisfaction, et parce que l’équité exigeait que je rappelasse ces mérites à la mémoire de ceux qui voudront me suivre dans l’exposé impitoyable de ses fautes, auquel je vais passer maintenant.

On peut historiquement déjà constater que les grandes productions de Kant ont dû être accompagnées de grandes fautes, par ce seul fait que, quoique ayant accompli la plus grande révolution en philosophie et quoique ayant mis fin à la scolastique, qui, dans l’acception étendue que je lui ai donnée, avait duré quatorze siècles, pour faire place à une troisième ère universelle et vraiment nouvelle en philosophie, néanmoins le résultat immédiat de son apparition ne fut pas positif mais presque entièrement négatif. Cela tient à ce que n’ayant pas fondé un nouveau système complet, auquel ses partisans eussent pu s’attacher, ne fût-ce que pour un instant, ceux-ci sentaient bien tous qu’il venait de s’accomplir quelque chose de grand, mais

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aucun ne savait au juste quoi. Ils comprenaient bien que toute la philosophie jusqu’à ce jour n’avait été qu’un rêve stérile, dont en ce moment l’époque contemporaine commençait à sortir; mais ils ne savaient pas à quoi ils devaient s’en tenir maintenant. Un grand vide, un grand besoin s’était produit: l’attention générale, celle même du gros public, était excitée. Prenant occasion de cet état des esprits, mais sans être poussés irrésistiblement par une impulsion intime et par la conscience de leur force (phénomènes qui se manifestent même dans les temps les plus défavorables, comme chez Spinoza, par exemple), quelques hommes, sans talents remarquables, firent des essais divers, faibles, absurdes, quelques uns même tout à fait insensés, auxquels le public, une fois mis en éveil, accorda pourtant son attention, et auxquels avec une longanimité comme on ne la trouve qu’en Allemagne, il prêta longtemps l’oreille.

Quelque chose d’analogue doit s’être passé dans la nature, à l’époque où une grande révointion bouleversa toute la surface de la terre, déplaçant les mers et les continents, et préparant le plan d’une création nouvelle. Il fallut alors longtemps pour que la nature pût faire éclore une série nouvelle de formes durables, qui fussent en harmonie avec elles-mêmes et avec les autres: des organismes étranges, monstrueux, naquirent, lesquels, en désaccord avec eux-mêmes et avec le reste, ne pouvaient pas subsister longtemps, mais dont les restes, aujourd’hui encore présents, nous ont transmis le souvenir de ces hésitations et de ces essais de la nature en voie de reconstitution. — Or Kant, ayant provoqué en philosophie une crise toute pareille, et ayant amené, comme nous le savons tous, une ère de productions monstrueuses, on peut de là seul conclure

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déjà que son mérite n’était pas parfait, mais, qu’entaché de grandes lacunes, il doit avoir été négatif et unilatéral. Ce sont ces défauts que nous allons maintenant chercher à découvrir.

Avant tout, c’est la pensée fondamentale, celle qui renferme le but de toute la critique de la raison pure, dont il faut nous bien rendre compte et que nous devons examiner. — Kant se plaça au point de vue de ses prédécesseurs, les philosophes dogmatiques, et par conséquent prit comme eux, pour point de départ, les données suivantes: 1). La métaphysique est la science de ce qui est placé au delà de toute possibilité d’expérience. 2). Son objet ne pourra jamais être trouvé en vertu de principes puisés eux-mêmes dans l’expérience ( Prolegomena , § 1) ; il n’y a que ce que nous savons avant toute expérience, donc indépendamment de celle-ci, qui puisse passer au delà de l’expérience possible. 3). Nous trouvons effectivement dans notre raison quelques principes de cette nature : on les comprend sous la dénomination de connaissances de la raison pure. — Voilà jusqu’où Kant marche de concert avec ses prédécesseurs, mais ici il s’en sépare. Eux disent: „Ces principes, ou connaissances de la raison pure, sont des expressions de la possibilité absolue des choses, des „œternae veritates “, sources de l’ontologie: ils sont placés plus haut que l’ordre du monde, comme le fatum était placé au dessus des dieux de l’antiquité. Kant dit: Ce sont de simples formes intellectuelles ; ce sont les lois, non de l’existence des choses, mais de notre représentation des choses ; elles n’ont donc de valeur que pour notre conception des choses et ne peuvent pas aller au delà de la possibilité de

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l’expérience, comme on se le proposait d’après l’article 1. Car c’est précisément l’apriorité de ces formes de connaissance, laquelle ne peut reposer que sur leur origine subjective, qui supprime à tout jamais la possibilité de connaître l’essence en soi des choses et nous borne au monde des purs phénomènes, tellement que nous ne pouvons même pas a posteriori , et à plus forte raison a priori , connaître les choses telles qu’elles sont en soi. Partant, la métaphysique est une science impossible, et à sa place nous n’avons que la critique de la raison pure. En ce point Kant triomphe pleinement de l’ancien dogmatisme: aussi tous les essais dogmatiques faits par la suite ont-ils dû recourir à des voies toutes différentes de celles des essais précédents; pour ce qui concerne le mien, je vais maintenant, conformément au but de la présente critique, en exposer la légitimité. En examinant en effet de plus près l’argumentation rapportée ci-dessus, on devra reconnaître que l’hypothèse fondamentale qu’on y admet en premier est une „petitio principii “ ; cette hypothèse (établie nettement surtout dans les „Prolegomena“, § 1) est contenue dans la proposition suivante : „La source de la métaphysique ne doit absolument pas être empirique; ses principes et ses notions fondamentales ne doivent jamais être pris dans l’expérience, que celle-ci soit intérieure ou extérieure. “ Mais pour fonder cette affirmation cardinale on n’apporte rien, si ce n’est l’argument tiré de l’étymologie du mot „métaphysique.“ En réalité cependant voici ce qui en est : Le monde et notre propre existence s’offrent à nous comme une énigme. On admet ensuite, par hypothèse et sans plus d’examen, que la solution de cette énigme ne peut pas résulter de la compréhension approfondie du monde, mais qu’il faut la chercher dans quelque chose d’en-

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tièrement différent du monde (car c’est là ce que signifie „au delà de toute possibilité d’expérience“); et qu’il faut exclure de cette solution tout ce dont nous pouvons acquérir, n’importe comment, une connaissance immédiate (car c’est là ce que signifie expérience possible, soit intérieure soit extérieure) ; cette solution doit plutôt être cherchée exclusivement dans ce que nous ne pouvons connaître que médiatement, savoir en vertu de conclusions tirées de propositions générales a priori. Après qu’on eût ainsi exclu la source principale de toute connaissance, et intercepté la route directe de la vérité, il n’est pas surprenant que les essais dogmatiques aient échoué et que Kant ait pu établir la nécessité de ces échecs : car l’on avait à l’avance admis que métaphysique et connaissance a priori sont identiques. Mais pour que cela fût, il eût fallu prouver préalablement que les matériaux nécessaires à la solntion de l’énigme du monde ne pouvaient absolument pas être trouvés dans le monde lui-même, mais qu’il fallait les chercher en dehors, dans quelque chose à quoi l’on ne peut arriver que sous la conduite de ces formes qui nous sont connues a priori. Tant qu’on n’aura pas prouvé ceci, il n’y a aucune raison, dans la question la plus importante et la plus difficile de toutes, d’étouffer les sources les plus riches de notre connaissance, l’expérience interne et externe, afin de n’opérer qu’au moyen de formes sans contenu. Je dis en conséquence, que la solution du problème du monde doit résulter de la compréhension du monde même : que l’objet de la métaphysique n’est donc pas de franchir le monde de l’expérience, mais de le comprendre à fond, car l’expérience, externe et interne, est sans contredit la source la plus importante de la connaissance : que, par suite, ce n’est qu’en rattachant

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convenablement et au bon endroit l’expérience externe à l’interne, et en établissant ainsi la communication entre ces deux sources si hétérogènes de nos connaissances, que la solution de l’énigme du monde devient possible; bien que, même ainsi, elle ne puisse jamais dépasser certaines limites, inséparables de la nature finie de l’homme, de manière que nous arrivons bien à comprendre exactement le monde lui-même, mais que nous ne pouvons gagner une explication de son existence qui soit assez complète pour écarter tous problèmes ultérieurs. Cependant „e-st quaclarn prodire tenus11 , et ma route est intermédiaire entre la doctrine de l’omniscience de l’ancien dogmatisme et la désespérance de la critique Kantienne. Les hautes vérités découvertes par Kant ont renversé les systèmes métaphysiques antérieurs, mais elles ont fourni au mien ses données et ses éléments. Que l’on se reporte à ce que je dis de ma méthode dans le chapitre 17 du 2e volume *).

Yoilà qui suffit pour exposer la pensée fondamentale de l’œuvre de Kant: nous allons maintenant en examiner l’exécution et les détails.

Le style de Kant porte d’un bout à l’autre le cachet d’un esprit supérieur, d’une originalité vraie et bien prononcée, ainsi que d’une rare profondeur de pensée; on pourrait peut-être parfaitement déterminer le caractère de ce style en disant que c’est une sécheresse brillante , qui lui permet de saisir et d’extraire avec sûreté les notions et de les répandre ensuite de toutes parts avec la plus grande aisance, à la surprise

*) Du „Monde comme Volonté et comme Représentation."

Note du trad.

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du lecteur. Je retrouve cette même brillante sécheresse dans le style d’Aristote, quoiqu’il soit plus simple. — Pourtant la manière dont Kant expose ses idées est souvent indécise, hésitante, insuffisante, parfois même obscure. Ce dernier défaut est certainement excusable en partie, vu la difficulté de la matière et la profondeur des pensées: mais quand on se rend bien nettement compte de son sujet, quand on sait bien exactement ce qu’on pense et ce qu’on veut, on n’écrira jamais d’une manière peu claire, on n’établira pas des notions mal assises, indéterminées; on n’ira pas, pour les exposer, chercher dans les langues étrangères des expressions difficiles ou compliquées et s’en servir constamment, comme fait Kant, qui emprunte à la philosophie ancienne et même à la philosophie scolastique, des mots et des formules, qu’il combine entre eux pour les besoins de sa cause, comme p. ex. ,,1’unite synthétique transcendante de V aperception11 , et plus généralemente encore „ V unité de la synthèse “ qu’il emploie partout où simplement „ unification “ eût suffi. De plus, un écrivain qui a conçu clairement son sujet ne vient pas toujours expliquer à nouveau ce qu’il a déjà expliqué une fois, comme Kant le fait entre autres pour l’entendement, les catégories, l’expérience, et autres notions capitales. Un tel écrivain ne se répétera pas incessamment, tout en maintenant exactement les mêmes passages obscurs chaque fois qu’il expose de nouveau une pensée revenant pour la centième fois: une fois qu’il aura dit son opinion en termes clairs, catégoriques, et d’une maniéré complète, il n’v changera plus rien. „Quo enim melius rem aliquam concipimus, eo magis déterminait surnus ad eam unico modo exprimendam dit Descartes dans sa 5me lettre. Mais le plus grand mal que le langage

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parfois obscur de Kant a causé, c’est d’avoir servi de „ exemplar vitiis imitabile,11 et pis encore d’avoir ainsi établi un funeste précédent. Le public avait forcément compris, que l’obscurité n’est pas toujours du non-sens: et voilà qu’aussitôt le non-sens courut s’abriter derrière l’obscurité du langage. Fichte fut le premier à s’emparer de ce nouvean privilège et à l’exploiter richement; Schelling l’imita avec un succès pour le moins égal, et bientôt une armée d’écrivailleurs faméliques, sans esprit et sans probité, vint enchérir sur tous deux. Mais c’est Hegel qui apporta la plus grande impudence à étaler du pur non-sens, à entasser des enchevêtrements forcenés de mots vides de sens, comme on n’en pouvait avoir entendu jusque là que dans les petites-maisons: il fut l’instrument de la plus grossière mystification générale qui ait jamais existé, et cela avec un succès qui semblera fabuleux à la postérité et qui restera comme un monument de la niaiserie allemande. C’est en vain que Jean Paul écrivit à cette époque son bel article , .Digne appréciation de V extravagance philosophique dans la chaire professorale, et de V extravagance poétique au théâtre “ (Aesthetische Nachschule) ; c’est en vain aussi que Goethe avait déjà dit :

„So schwâtzt und lehvt man ungestôrt,

Wer mag sich mit den Narr’n befassen?

Gewôhnlich glaubt der Mensch, wenn er nur Worte hôrt. Es müsse sich dabei doch auch was denken lassen.“

( Voilà comme on bavarde et ce qu’on enseigne sans être inquiété , Qui voudrait se commettre avec des fous ?

D' ordinaire l’on croit , lorsqu’on entend des mots ,

Qu’on peut à leur aide penser aussi quelque chose).

Mais revenons à Kant, On ne peut pas ne pas reconnaître que l’antique, la grandiose simplicité, que

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la naïveté, V ingénuité, la candeur , *) lui font complètement défaut. Sa philosophie n’a aucune analogie avec l’architecture grecque, qui offre des proportions imposantes, simples, se présentant d’un coup au regard : elle rappelle plutôt fortement le style gothique. Car une particularité tout individuelle de l’esprit de Kant, c’est l’étrange amour qu’il a de la symétrie; il aime le multiple et le varié pour y introduire l’ordre et pour reproduire cet ordre dans des sous-ordres, et ainsi de suite, exactement comme dans les églises gothiques. Il pousse même parfois la chose au point d’en faire un pur amusement, et alors, pour satisfaire son penchant, il va jusqu’à violer manifestement la vérité et à en user à l’égard de celle-ci comme les jardiniers de l’ancienne école française à l’égard de la nature, avec leurs allées symétriques, leur carrés et leurs triangles, leurs arbres taillés en pyramide ou en boule, et leurs haies contournées en courbes régulières. Je vais appuyer ce que j’avance là par des faits.

Apres avoir traité l’espace et le temps chacun à part, après avoir ensuite dépêché la question de ce monde de l’intuition, qui remplit l’espace et le temps, dans lequel nous sommes et nous vivons, en disant, ce qui ne signifie rien, que „le contenu empirique de l’intuition nous est donné, u — il arrive aussitôt, d’un seul bond, au fondement logique de toute sa philosophie , à la table des jugements. De celle-ci il déduit tout juste une douzaine de catégories, symétriquement rangées sous quatre titres, qui deviennent par la suite le redoutable lit de Procuste, sur lequel il installe de force toutes les choses du monde et tout ce qui se passe dans l’intérieur de l’homme, sans reculer devant

*) Les mots en italiques sont en français dans le texte.

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aucune violence ni dédaigner aucun sophisme, uniquement afin de pouvoir reproduire partout la symétrie de cette table. La première chose qu’il en déduit symétriquement, c’est la table purement physiologiqne des principes généraux de la science naturelle, savoir: les axiomes de l’intuition, les anticipations de la perception, les analogies de l’expérience, et les postulats de la pensée empirique en général. De ces principes les deux premiers sont simples, mais les deux derniers poussent chacun symétriquement trois rejetons. Les pures catégories étaient ce qu’il appelle des concepts (Begriffe) ; mais ces principes de la science naturelle sont des jugements (Urtheile). En vertu de sa règle supérieure de toute sagesse, c’est à-dire, en vertu de la symétrie, c’est maintenant aux conclusions de se montrer productives à leur tour, et c’est ce qu’elles font avec symétrie et en mesure, comme en musique. En effet, de même que les catégories, appliquées à la sensibilité, avaient produit pour V entendement l’expérience avec ses principes a priori, de même l’application des conclusions aux catégories, application operée par la raison en vertu du prétendu principe qu’elle a de rechercher V absolu (das Unbedingte), produit les idées de la raison. Yoici la marche de l’opération: les trois catégories de la relation fournissent les trois seules espèces possibles de majeures pour les jugements ; conformément à quoi ceux-ci se divisent également en trois espèces, dont chacune peut être considérée comme un œuf d’où la raison, en le couvant, fait éclore une idée: savoir, du jugement catégorique elle extrait l’idée de l’âme, de l’hypothétique celle du monde , et du disjonctif celle de Dieu. Dans l’idée intermédiaire, celle du monde, se répète encore une fois la symétrie de la table des catégories, car ses quatre titres donnent lieu à quatre

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thèses dont chacune a son antithèse pour pendant symétrique.

Nous ne refusons pas notre tribut d’admiration à la combinaison éminemment ingénieuse en vérité qui a produit ce coquet édifice; plus loin cependant nous l’examinerons dans ses fondements et dans ses parties. — Mais cet examen doit être précédé des considérations suivantes.

Il est étonnant de voir comment Kant, sans plus de réflexion, continue sa marche guidé par sa symétrie, ordonnant tout d’après celle-ci, sans jamais considérer en eux-mêmes les sujets qu’il traite ainsi. Je vais m’expliquer davantage. Après avoir examiné la connaissance intuitive uniquement dans les mathématiques, il néglige complètement tout le reste de la connaissance intuitive, celle du monde existant devant nous, et s’en tient exclusivement à la pensée abstraite ; celle-ci pourtant ne reçoit toute signification et toute valeur que du monde intuitif, lequel est infiniment plus important, plus général et plus riche en contenu que la partie abstraite de notre connaissance. Bien plus, et c’est là un point capital, il n’a jamais nettement distingué la connaissance intuitive de la connaissance abstraite, et par là, comme nous verrons plus tard, il s’est engagé dans d’inextricables contradictions avec lui-même. — Apres avoir expédié à la hâte la question du monde sensible en disant — „qu’iü est donné, “ ce qui ne signifie rien, il fait, comme nous l’avons vu, de la table des jugements la pierre fondamentale de son édifice. Mais ici aussi il ne réfléchit pas un instant à ce qu’il a devant lui en réalité. Ces formes des jugements ce sont des mots, et des combi-

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naisons de mots. Il était donc nécessaire de se demander premièrement ce qu’ils désignent, et l’on aurait trouvé qu’ils désignent des concepts. En second lieu, il fallait se demander quelle est l’essence de ces concepts. La réponse aurait montré quel rapport existe entre ces concepts et les représentations intuitives dont l’ensemble constitue le monde: alors la distinction se serait opérée entre l’intuition et le raisonnement. Ensuite il fallait examiner comment arrive à la conscience non seulement l’intuition a priori pure, la simple forme de la sensibilité, mais aussi ce qui remplit cette forme, savoir l’intuition empirique. Alors on aurait reconnu quelle est en cela la part de V entendement, et aussi, en général, ce que c’est que V entendement, et d’autre part ce que c’est au fond que cette raison, dont on fait présentement la critique. Il est très surprenant que Kant ne précise pas une seule fois, d’une manière exacte et suffisante, ce que c’est que la raison; il se borne, à l’occasion seulement et selon que l’enchaînement de ses pensées le demande, à en donner des explications incomplètes et inexactes; contrairement à la règle de Descartes rapportée plus haut.*) Par exemple, p. 11; V, 24 **), de la Critique de la raison pure, elle est la faculté des principes a priori : p. 299 ; Y. 356 ***), il

*) Je fais observer ici que toutes mes citations de la «Critique de la raison pure" sont faites d’après la pagination de la première édition, puisque dans l’édition Rosenkranz des œuvres complètes, cette pagination a été ajoutée d’un bout à l’autre: je joins en outre la pagination de la cinquième édition, en la faisant précéder du chiffre Y : comme toutes les autres éditions, à partir de la seconde, sont identiques avec celle-là quant au texte, je suppose qu’elles le sont aussi quant à la pagination. Note de Schopenhauer.

**) Traduction Tissot, Tome I. p. 29.— ***) Ibidem, Tome

II, p. 8.

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répète que la raison est la faculté des principes et il l’oppose à l’entendement qui serait la faculté des règles ! On pourrait croire alors qu’entre les principes et les règles la différence est immense, du moment qu’elle autorise à admettre séparément deux facultés spéciales de connaissance. Pourtant cette grande différence consisterait simplement en ce qu’une règle est ce qu’on connaît a priori par l’intuition pure, par les formes de l’entendement, et qu’il n’y a que ce qui dérive de purs concepts à priori qui soit un principe. Nous reviendrons sur cette distinction arbitraire et inadmissible, à l’occasion de la dialectique. A la page 330; Y. 386 *), la raison est la faculté de conclure : quant au simple jugement, il affirme à plusieurs reprises (p. 69; Y, 94**) que c’est un acte de l’entendement. Mais par là il ne dit en réalité que ceci : juger est l’affaire de l’entendement, aussi longtemps que la raison du jugement est empirique, transcendantale ou métalogique (Traité du principe de raison, §. §. 31, 32, 33); mais quand elle est logique, ce qui constitue le syllogisme, c’est une faculté de connaissance toute spéciale et bien Supérieure, c’est la raison qui opère. Mais il va plus loin encore : p. 303 ; Y. 360 ***), il affirme que les déduction immédiates d’une proposition seraient encore acte de l’entendement, et que la raison n’effectuerait que celles dans lesquelles intervient une notion intermédiaire; il donne pour exemple que de la proposition: Tous les hommes sont mortels, “ c’est encore le simple entendement qui déduit: ,, Quelques mortels sont des hommes ;“ mais que par contre, pour tirer la déduction: „Tous les savants sont mortels," il faut une faculté tout autre et beaucoup plus élevée,

9 Ibid., Il, 38.

*9 Ibid., I, 91. Ibid. II, 12.

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la raison. Comment un grand penseur a-t-il pu dire pareille chose! Page 553; V, 581*), la raison devient tout à coup la condition permanente de toutes les actions volontaires. P. 614; Y. 642 **), elle consiste en ce que nous pouvons rendre compte de nos affirmations : p. 643, 644; Y. 671, 672 ***), elle consiste à grouper en idées les concepts de l’entendement, comme l’entendement groupe en concepts la variété des objets. P. 646; Y, 674 ****), elle n’est autre chose, que la faculté de déduire le particulier du général.

L’entendement est également défini sans cesse à nouveau : voici ce qu’il en dit dans sept passages de la „Critique de la raison pure“. Page 51; Y, 7ô*****), \\ est la faculté de produire lui-même des représentations. P. 69; Y, 94 ******), il est la faculté déjuger, c’est-à-dire de penser, c’est-à-dire de connaître au moyen de concepts. P. 137*******) de la cinquième édition, c’est en général la cognition. P. 132; Y, 171 ********y ia faculté de connaître les règles. P. 158; Y, 197 *********)? \\ ]e définit ainsi: „il n’est pas seulement la faculté des règles, mais encore la source des principes, en vertu de laquelle tout est soumis à des règles^ ; cependant plus haut il l’opposait à la raison, celle-ci étant seule la faculté des principes. P. 160 ; Y. 199 **********)? l’entendement est la faculté des concepts : pendant que p. 302; Y, 359***********), il est la faculté d’introduire de l’unité dans les phénomènes à l’aide des règles.

Je ne crois pas avoir besoin de défendre, en face de ces explications réellement confuses et non fondées (bien qu’elles émanent de Kant), les explications

*) Ibid. Il, 253. — **) Ibid. II, 313, — ***) Ibid., 344.-

*•**) Ibid. II, 346. — *****) Ibid., I, 72. - ******) Ibid., I, 91.— *******) 404.— ********) Ibid. I. 154.— *********) Ibid., I,

180 et 181. — **********) Ibid., I, 182. — ***********) Ibid., II, 10.

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que j’ai données moi-même sur ces deux facultés de connaissance, explications motivées, nettes, précises et toujours en accord avec le langage usité chez tous les peuples et en tout temps. Je n’ai rapporté les paroles de Kant que pour justifier le reproche que- je lui fais de poursuivre sa méthode symétrique et logique, sans méditer suffisamment sur le sujet qu’il traite.

Si Kant, ainsi que je le disais plus haut, avait sérieusement examiné jusqu’à quel point on peut connaître ces deux facultés de connaissance, si différentes entre elles, dont l’une est l’attribut distinctif de l’humanité, et ce que signifient raison et entendement dans le langage usuel de tous les peuples et de tous les philosophes, il n’aurait jamais, sans autre autorité que le „intellectus theoreticusa et vpracticusu des scolastiques, dont ceux-ci se servaient en lni donnant une tout autre signification, scindé la raison en théorique et pratique, et fait de la seconde la source des actions vertueuses. Pareillement, avant de distinguer si soigneusement les concepts de l’intuition (par lesquels il entend tantôt ses catégories, tantôt tous les concepts généraux) et les concepts de la raison (ce qu’il appelle des idées), et d’en faire la matière de sa philosophie, qui ne traite en majeure partie que de la validité, de l’usage et de l’origine de tous ces concepts; — avant cela, dis-je, il aurait vraiment bien dû examiner ce que c’est qu’un concept en général. Malheureusement, cet examen si nécessaire il ne l’a pas fait du tout, ce qui a contribué grandement à la déplorable confusion de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite que j’exposerai tout à l’heure. La même absence de réflexion suffisante, qui lui fit négliger de se demander ce que c’est que l’intuition, la réflexion, un concept, la raison, l’entendement, lui fit aussi perdre

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de vue les importantes questions suivantes : Qu’est-ce que l’on appelle la chose , pour la distinguer de la représentation? Qu’est-ce que l’existence? Qu’est-ce que l’objet? Qu’est-ce que le sujet? Qu’est-ce que la vérité, l’illusion, l’erreur? — Mais lui, sans réfléchir, sans examiner, poursuit son schème logique et sa symétrie. La table des jugements doit à toute force être la clé de toute sapience.

J’ai établi plus haut, comme mérite principal de Kant, d’avoir distingué le phénomène de la chose en soi, d’avoir montré que tout ce monde visible est phénomène, et d’avoir, en conséquence, refusé aux lois de ce monde toute validité au delà du phénomène. Il est certes étonnant qu’il n’ait pas déjà déduit l’existence purement relative du phénomène de cette vérité simple, facile à saisir, indubitable, qu’„z7 n’y a pas d’objet sans sujet “ : il aurait pu ainsi dès l’origine, puisque l’objet n’existe absolument que par rapport à un sujet, présenter l’objet comme dépendant du sujet, comme conditionné par celui-ci, et, par conséquent, comme pur phénomène qui n’existe pas en soi et sans condition. Berkeley , pour les mérites duquel Kant est injuste, avait déjà fait de cette importante proposition la pierre fondamentale de sa philosophie, et s’était acquis par là un titre de gloire impérissable, quoiqu’il n’ait pas lui-même tiré de cette proposition les conséquences convenables, et que de plus il n’ait en partie pas été compris, et en partie pas été suffisamment apprécié. Dans ma première édition *), j’expli-

*) Celle de 1819.

Note du trad.

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quais le silence de Kant sur cette proposition de Berkeley par une horreur manifeste pour l’idéalisme absolu, pendant que, d’autre part, je trouvais cet idéalisme nettement énoncé dans de nombreux passages de la „ Critique de la raison pure“ : en conséquence, j’accusais Kant de contradiction avec lui-même. Et en vérité, ce reproche était fondé, car, comme c’était le cas pour moi à ce moment, l’on ne connaissait encore la „ Critique de la raison pure“ que par sa seconde édition, ou par les cinq éditions suivantes. Mais quand plus tard je lus l’œuvre capitale de Kant dans la première édition, devenue déjà rare, je vis disparaître, à ma grande ioie, toutes ces contradictions, et je constatai que, bien qu’il n’emploie pas la formule: „Pas d’objet sans sujet", il déclare aussi résolûment que Berkeley et que moi, que le monde extérieur, placé dans le temps et dans l’espace, est la pure représentation du sujet connaissant : ainsi, par exemple, à la page 383*) de cette édition, il dit sans réserve: „Si je supprime le sujet pensant , l’ensemble du monde corporel doit s’écrouler , car il n’est qu’un phénomène de la sensibilité de notre sujet , et une forme des représentations de celui-ci.11 Mais tout le passage, à partir de la page 348 et jusqu’à 392, dans lequel Kant expose si bien et si clairement son idéalisme décidé, fut supprimé par lui dans la seconde édition, et remplacé par une foule d’affirmations qui contredisent le contenu précédent. Par là le texte de la „ Critique de la raison pure", tel qu’il a circulé depuis 1787 jusqu’en 1838, a été corrompu et rendu informe, et l’ouvrage était devenu quelque chose de contradictoire avec soi-même, dont le sens ne pouvait être entièrement clair et intelligible pour personne.

• *) Traduction Tissot, II, 90.

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Dans une lettre à monsieur le professeur Rosenkranz, j’ai traité cette question en détail et j’y ai exposé mes suppositions sur les motifs et les faiblesses qui ont pu porter Kant à mutiler ainsi son immortel ouvrage : le passage principal de cette lettre a été reproduit par Mr Rosenkranz dans sa préface du second volume de l’édition des œuvres complètes de Kant due à ses soins ; j’y renvoie donc le lecteur *)■ En effet, mû par mes représentations, Mr le professeur Rosenkranz s’était déterminé en 1838 à rétablir la „ Critique de la raison pure“ dans sa forme primitive ; aussi, la fît-il réimprimer dans le dit second volume d’après la première édition de 1781; il a rendu ainsi un service inappréciable à la philosophie, en sauvant probablement de sa perte l’ouvrage le plus remarquable de la littérature allemande; c’est un service dont il faudra lui être éternellement reconnaissant. Mais que nul ne s’imagine connaître la „Critique de la raison pure“, ni avoir une notion exacte de la doctrine de Kant, s’il ne l’a lue que dans la seconde édition, ou dans l’une des suivantes ; cela est absolument impossible, car il n’a lu qu’un texte mutilé, corrompu, pour ainsi dire falsifié. R est de mon devoir de le déclarer ici positivement, afin de mettre le public en garde.

Néanmoins, entre l’opinion résolument idéaliste si nettement exprimée dans la première édition de la Critique de la raison pure et la manière dont Kant introduit la chose en soi , il existe une contradiction flagrante, et sans nul doute, c’est là le motif principal qui l’a porté à supprimer dans la seconde édition

*) On peut lire le passage en question dans la „Critique de la raison pure1', trad. Tissot, tome r, p. VIII.

Note du traducteur .

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l’important passage idéaliste que j’ai mentionné, et a se déclarer ouvertement opposé à l’idéalisme de Berkeley, par quoi il ne fit pourtant que produire des inconséquences dans son ouvrage, sans pouvoir remédier à son défaut principal. Ce défaut consiste, comme on sait, dans la méthode qu’il a choisie pour introduire la chose en soi, méthode que G. E. Schulze, dans son „Aenésidème“ a longuement démontrée être inadmissible, et qui fut bientôt reconnue pour être le point indéfendable de son système. La question est facile à expliquer en peu de mots. Kant fonde l’hypothèse de la chose en soi, en dépit de tous ses détours pour le dissimuler, sur une conclusion selon la loi de causalité, savoir sur ce que l’intuition empirique, ou plus exactement, l’impression sur nos organes sensoriels, d'où naît cette intuition, doit avoir une cause extérieure. Or, ainsi que lui-même l’a parfaitement trouvé, la loi causale nous est connue a priori, par conséquent elle est une fonction de notre intellect; donc son origine est subjective ; en outre, la sensation elle-même, à laquelle nous appliquons ici la loi de causalité, est incontestablement subjective ; de plus, l’espace également dans lequel, par application de cette loi, nous plaçons la cause de la sensation comme objet est une forme intellectuelle donnée a priori et par conséquent subjective. Ainsi donc, toute l’intuition empirique reste constamment dans le domaine et sur le terrain du subjectif ; c’est une opération qui s’accomplit au dedans de nous, et dans laquelle rien qui en diffère totalement ou qui en soit indépendant ne peut être introduit comme étant la chose en soi , ou ne peut être établi comme hypothèse nécessaire. Et en effet l’intuition empirique est et reste notre simple représentation : c'est le monde comme représentation. Pour

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arriver à l’essence en soi de ce monde, il faut prendre la voie toute différente que j’ai suivie, en appelant à l’aide la conscience intérieure, qui nous révèle que la volonté est le „en soi“ de notre propre phénomène: et alors la chose en soi devient différente toto genere de la représentation et de ses éléments, comme je l’ai exposé en détail.

L’imperfection extrême du système de Kant sur ce point, imperfection qui n’a pas tardé à être démontrée, vient confirmer ce beau proverbe indien : „Pas de lotus sans tige. “ La tige, cette fois, c’est la déduction fautive de la chose en soi : mais, bien entendu, il n’y a de fautif que le mode de déduction, non le fait d’avoir reconnu uue „ chose en soi“ pour le phénomène donné. Cependant c’est de cette dernière manière que l’a interprété Fichte , ce qu’il n’a pu faire que parce qu’il ne se souciait pas de la vérité, mais uniquement d’attirer sur soi l’attention, dans l’intérêt de ses visées personnelles. Aussi fut-il assez osé et assez irréfléchi pour nier totalement la chose en soi et pour établir un système dans lequel il prétendait déduire, a priori, du sujet non seulement comme chez Kant la partie purement formelle de la représentation, mais encore la partie matérielle, c’est-à-dire, tout son contenu. Il comptait en cela, et avec raison, sur l’absence de jugement et sur la niaiserie du public, qui se paya, au lieu de preuves, de mauvais sophismes, de pures jongleries et d’un galimatias insensé : il réussit par ces moyens à détourner vers lui l’attention qui s’était portée sur Kant, et à donner à la philosophie allemande cette direction dans laquelle plus tard elle fut poussée encore plus loin par Schelling, pour aboutir finalement à la pseudo-philosophie insensée de Hegel.

Je reviens maintenant à la grande faute de Kant,

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signalée déjà plus haut, savoir celle de n’avoir pas convenablement séparé la connaissance intuitive de la connaissance abstraite, ce qui donna lieu à une funeste confusion, que nous allons ici examiner de plus près. S’il avait nettement déterminé la distinction entre les représentations intuitives et les notions abstraites, il les aurait toujours maintenues séparées, et aurait su chaque fois auxquelles des deux il avait affaire. Malheureusement cela n’a pas été le cas, quoique ce reproche ne lui ait pas encore été adressé, et que par suite, il soit peut-être inattendu. Son „ objet de l’expérience1-1 , qui constitue proprement dit les catégories, et dont il parle sans cesse, ce n’est pas la représentation intuitive, mais ce n’est pas non plus la notion abstraite ; il diffère des deux et il est tous les deux à la fois: c’est un monstre parfait. Car, quelque incroyable que cela paraisse, il a manqué de refléxion, ou bien de bonne volonté, pour se rendre à lui-même compte de la questien, et pour expliquer clairement aux autres aussi bien qu’à lui-même, si son „objet de l’expérience", c’est-à-dire la connaissance née de l’emploi des catégories, est la représentation intuitive- dans l’espace et le temps (ma première classe de représentations), ou s’il est simplement la notion abstraite. Devant son esprit, chose étrange, flotte toujours quelque chose d’intermédiaire entre les deux, et de là résulte cette fatale confusion que je vais maintenant mettre en pleine lumière : à cet effet je dois passer en revue toute la Théorie élémentaire *) en général.

') C’est là titre de la lère des deux grandes divisions de la „ Critique de la raison pure.“

Note du traducteur .

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L’Esthétique transcendantale est un ouvrage d’un mérite si éminent qu’il suffirait à lui seul à immortaliser le nom de Kant. Ses démonstrations ont une telle puissance de conviction, que je mets ses enseignements au nombre des vérités immuables, et sans contredit parmi les plus riches en conséquences ; on peut donc y voir une des choses les plus rares du monde, savoir une véritable et grande découverte en métaphysique. Le principe, si rigoureusement prouvé par lui, qu’une partie de nos connaissances nous est donné a priori , n’admet pas d’autre interprétation si ce n’est celleci, que ces connaissances constituent les formes de notre intellect : ceci est même moins une explication que plutôt l’expression du fait même. Car „a prioriu signifie simplement : ce qui n'est pas acquis par la voie expérimentale , donc, ce qui n’arrive pas à notre intellect du dehors. „Mais ce qui existe dans l’intellect sans être venu de l’extérieur, c’est bien ce qui lui appartient originairement, c’est son essence propre. Si donc ce qui existe ainsi dans l’intellect consiste dans la manière, à lui spéciale, dont tous les objets de sa connaissance doivent s’y représenter, cela veut bien dire que ce sont là les formes de sa connaissance, c’est-à-dire la manière, déterminée une fois pour toutes, dont l’intuition accomplit sa fonction de connaître. En conséquence, „connaissance a prioriu et „forme propre de l’intellect" ne sont au fond que deux expressions d’une même chose, ce sont en quelque sorte deux synonymes.

Il n’y a donc rien que je voudrais supprimer des doctrines de l’Esthétique transcendantale, mais j’aurais quelque chose à y ajouter. En effet Kant n’a pas poursuivi sa pensée jusqu’au bout, en ceci qu’il n’a pas rejeté toute la méthode euclidienne de démonstration,

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quoiqu’il ait dit p. 87 ; Y, 220 *), que toute connaissance en géométrie tire son évidence immédiate de l’intuition. Il est très remarquable de voir aussi un de ses adversaires, et même le plus perspicace de tous, G. E. Schulze („Critique de la philosophie théorique'*, II, 241), conclure que de la théorie de Kant il ressortirait pour traiter la géométrie une tout autre méthode que celle qui est réellement employée : Schulze croit apporter par là une preuve apagogique dirigée contre Kant, tandis qu’en fait il ouvre, sans s’en douter, la campagne contre la méthode d’Euclide. Je me réfère au § 15 du premier livre du présent ouvrage **).

Après l’étude détaillée qu’il fait dans l’Estétique transcendantale des formes générales de l’intuition , l’on s’attendrait à trouver au moins quelques éclaircissements sur son contenu , sur la manière dont l’intuition empirique parvient à la conscience et dont se produit en nous la connaissance de tout ce monde si réel et si important pour nous. Mais là-dessus, toute la théorie de Kant ne renferme à vrai dire que cette phrase souvent répétée et qui ne veut rien dire: „La partie empirique de l’intuition est donnée du dehors. “ Aussi, des formes pures de V intuition saute-il d’un bond à la pensée , à la logique transcendantale. Ici, dès le début („Critique de la raison pure," p. 50; Y. 74)***), où il ne peut faire autrement que de toucher au contenu matériel de l’intuition empirique, il fait le premier faux-pas, il commet son „uq(x)tov ipsvâoç11. „ Notre

*) Traduction Tissot, tome I, p. 111.

**) Je rappelle que le présent essai sur Kant forme l’appendice du premier volume du „Monde comme Volonté et comme Représentation."

Note du traducteur.

*”) Trad. Tissot, vol. I, p. 71 et suiv.

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connaissance, “ dit-il, „a deux sources, savoir la réceptivité des impressions, et la spontanéité des concepts: la première est la faculté de recevoir des représentations, la seconde celle de reconnaître un objet au moyen de ces représentations: par la première V objet est étonné , par la seconde il est penséu. — Cela est faux: car d’après cela l’impression , pour laquelle seule nous n’avons que de la réceptivité, c’est-à-dire qui nous vient du dehors et qui seule est proprement parlant „donnée“ , serait déjà une représentation , voire même un objet. Or elle n’est autre chose qu’une simple sensation de l’organe sensoriel, et ce n’est que par l’emploi de l’entendement (c’est-à-dire de la loi de causalité) et des formes intuitives de l’espace et du temps, que notre intellect transforme cette pure sensation en une représentation, qui se produit alors comme objet dans l’espace et le temps, et ne peut plus être distinguée de ce dernier (de l’objet) qu’en tant que l’on se préoccupe de la chose en soi; sauf ce cas, représentation et objet sont identiques. J’ai exposé en détail ce processus dans mon „ Essai sur le principe de raison “, § 21. Ici finit la mission de l’entendement et de la connaissance intuitive, laquelle ne nécessite ni concepts ni pensées : aussi l’animal possède-t-il ces représentations. Dès que le concept, dès que le penser, auquel certainement on peut attribuer la spontanéité, vient s’y ajouter, nous abandonnons complètement la connaissance intuitive , et c’est une tout autre classe de représentations, ce sont les notions non intuitives, les notions abstraites, qui entrent dans la conscience. Ceci constitue le fonctionnement de la raison qui, malgré cela, ne tire toute la substance des pensées que des intuitions qui les ont précédées et de la comparaison de ce contenu avec d’autres intuitions et avec d’autres concepts. Mais

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Kant, de la manière dont il procède, mêle déjà la pensée à l’intuition, et inaugure ainsi cette fatale confusion entre la connaissance intuitive et l’abstraite, que je m’occupe à critiquer dans ces pages. Selon lui, l’intuition, prise en soi, est distincte de l’entendement ; c’est quelque chose de purement sensoriel, donc de tout à fait passif, et ce n’est qu’à l’aide de la pensée (catégorie de l’entendement) qu’un objet peut être conçu : voilà comment il introduit la pensée dans l’intuition. Ensuite il prétend que l’objet du penser est unique et réel; ce qui fait perdre à la pensée son caractère essentiel de généralité et d’abstraction, et lui attribue pour objet les choses particulières au lieu des notions générales; de cette manière c’est l’intuition qu’il introduit à son tour dans la pensée. Yoilà les sources de la désastreuse confusion dont je parle, et les suites de cette première erreur influent sur toute sa théorie de la connaissance. Cette confusion totale de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite persiste à travers l’ensemble de cette théorie: il fait de ces deux connaissances quelque chose qui tient le milieu et qu’il présente comme l’objet de la connaissance par l’entendement et ses catégories; et cette connaissance, il l’appelle V expérience. On peut difficilement croire que Kant lui-même ait pensé quelque chose de bien précis et de bien clair en parlant de cet objet de l’entendement: je vais le prouver par l’immense contradiction qui court d’un bout à l’autre de la Logique transcendantale, et d’où naît incontestablement l’obscurité qui y règne.

En effet dans la ,. Critique de la raison pure“, p. 67-69; Y, 92-94*)'; p. 89 et 90; Y, 122 et 123**);

*) Voyez Tissot, I, 89-92.-”) Ib., I, 113 et 114.

puis Y, 185, 139, 153 * *), il insiste et répète que l’entendement n’est pas une faculté d’intuition, que sa connaissance n’est pas intuitive mais discursive; que l’entendement est la faculté de juger (p. 69; Y. 74**”)), et qu’un jugement est une connaissance médiate, la représentation d’une représentation (p. 68; Y, 92)*), que l’entendement est la faculté de penser, et que penser c’est connaître à l’aide de concepts (p. 69; Y. 94**)); que les catégories de l’entendement ne sont nullement les conditions sous lesquelles les objets sont donnés à l’intuition (p. 89; Y, 122***)); que notre entendement ne peut que penser, mais non percevoir intuitivement (Y, p. 135, 139****)).

En outre, dans les Prolegomena, § 20, il dit : ,,1’intuition, la perception, perception n’appartient qu’aux sens; le jugement seul appartient à l’entendement"; et, § 22 : „la fonction des sens est de percevoir; celle de l’entendement, de penser, c’est-à-dire de juger. — Enfin dans la „Critique de la raison pratique", quatrième édition, p. 247, édition Rosenkranz, p. 281: ,,1’entendement est discursif, ses représentations sont des pensées, non des intuitions". — J’ai rapporté dans toutes ces citations les propres paroles de Kant.

Il suit de là que le monde intuitif existerait pour nous, lors même que nous serions privés d’entendement, et qu’il arrive à notre cerveau d’une manière tout à fait inexplicable: c’est bien ce qu’il indique fréquemment par cette étrange expression : ,,1’intuition est donnée ", sans jamais expliquer davantage ces termes vagues et figurés.

Maintenant nous allons voir que tout ce que je

*) Ib., I, 402, 406, 420— Ib. I, 91. - ***) Ibid., I, 90.-

*M*) Tb., I, 91. - *****) Ib. I, 114. - Ib., I, 112 et 113.-

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viens de citer est en contradiction criante avec tout le reste de sa théorie de l'entendement, de ses catégories et de la possibilité de l’expérience, telle que cette théorie est exposée dans sa Logique transcendantale. En effet, dans la „Critique de la raison pure“, p. 79; Y, 105*), l’entendement au moyen de ses catégories introduit l’unité dans la diversité de V intuition , et les concepts purs de l’entendement se rapportent a priori aux objets de l’intuition. P. 94; Y, 126**), les catégories sont conditions de l’expérience, soit qu’il s’agisse de l’intuition ou de la pensée qui s’y rencontre. Y. p. 127***), l’entendement est l’auteur de l’expérience. Y. p. 128 ****), les catégories déterminent l’intuition des objets. Y, 130 *****), tout ce que nous nous représentons comme réuni dans l’objet (qui est bien quelque chose d’intuitif, et non une abstraction) a été joint auparavant par un acte de l’entendement. Y. p. 135******)^ l’entendement est de nouveau défini comme la faculté de joindre a priori et de soumettre la diversité des représentations données à l’unité de l’aperception : or, dans le langage usité universellement, l’aperception ne signifie pas penser un concept mais percevoir intuitivement. Y, p. 136 *******)? nous trouvons même le principe suprême de la possibilité de toute intuition pour l’entendement. Y, p. 143 ********)5 l’intitulé même du paragraphe porte que toute intuition sensible est conditionnée par les catégories. Dans le même paragraphe, la fonction logique des jugements ramène aussi la diversité des intuitions données sous une aperception en général, et la diversité d’une intuition donnée se trouve nécessairement

*) T. r. 102 et 103.—**) T. I, 117.—’”

***») fj!

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parmi les catégories. Y, p. 144 *), l’unité se fait dans l’intuition, au moyen des catégories, par l’entendement. Y. p. 145**), il donne du „ penser 11 de l’entendement (das Denken des Yerstandes), une étrange explication, en disant que l’entendement synthétise, joint et ordonne la multiplicité de l’intuition. Y, p. 161 ***), l’expérience n’est possible que par les catégories, et elle consiste dans l’enchaînement des perceptions , qui sont pourtant bien des intuitions. V, p. 159****), les catégories sont des connaissances a priori des objets de l’intuition en général. — En outre, dans le même passage, et Y, p. 163 et 165*****), Kant expose une de ses doctrines principales, savoir que l’entendement avant tout rend la nature possible , en ce qu’il lui prescrit des lois a priori, à l’autorité desquelles elle se soumet, etc. Or la nature est certes quelque chose d’intuitif et non d’abstrait; l’entendement devrait conséquemment être la faculté de l’intuition. V. p. 168 ******) , il est dit que les concepts de l’entendement sont les principes de la possibilité de l’expérience, et que celle-ci est la détermination des phénomènes dans le temps et dans l’espace en général: mais ces phénomènes se trouvent bien, eux aussi, dans l’intuition. Enfin, p. 189 — 211, Y, 232-265 *******) ? se trouve la longue démonstration (dont j’ai développé l’inexactitude dans mon Traité sur le principe de raison §. 23) par laquelle il établit que la succession objective ainsi que la coexistence des objets de l’expérience ne sont pas perçues par les sens, mais qu’elles sont introduites dans la nature par l’entendement, et que par là seulement la nature ellemême devient possible. Or il est incontestable que na-

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