LIVRE II, LE MONDE COMME VOLONTÉ
comme de l’ensemble; c’est elle qui apparaît dans l’aveugle force naturelle; et c’est elle encore qui se montre dans la conduite raisonnée de l’homme; l’immense différence qui sépare les deux ne concerne que le degré de la phénoménalité, et nullement l’essence du phénomène.
Cette chose en soi (nous conserverons l’expresion de Kant, comme formule consacrée), qui en cette qualité, n’est pas du tout un objet, puisque tout objet n’est que son phénomène et non la chose même, cet objet en soi donc, quand on veut néanmoins le penser objectivement, a besoin d’emprunter un nom et une notion à quelque chose d’objectivement donné, par conséquent à un de ses phénomènes: mais celui-ci, pour pouvoir servir à la compréhension, devait être le plus parfait de tous, c’est-àdire, le plus apparent, le plus développé et en outre directement éclairé parla connaissance ; or, c’est dans ces conditions que se trouve la volonté humaine. Je dois pourtant faire observer, que je ne me sers là que d’une denominatio a potion, par laquelle je donne au concept de volonté une extension plus grande que celle qu’il avait jusqu’ici. Reconnaître ce qui est identique dans des phénomènes divers, et ce qui est différent dans les semblables, voilà bien, Platon l’a souvent redit, une condition pour philosopher. Or on n’avait pas jusqu’à ce jour reconnu que l’essence de toute énergie, latente ou active, dans la nature était identique avec la volonté, et l’on considérait comme hétérogènes les différents phénomènes, qui ne sont que les espèces diverses d’un genre unique: il en résultait, qu’il ne pouvait non plus y avoir un mot pour exprimer le concept de ce genre. J’ai donc dénommé le genre d’après l’espèce la plus
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parfaite, dont la connaissance facile et immédiate nous conduit à la connaissance médiate de toutes les autres. Mais pour ne pas se trouver arrêté par un perpétuel malentendu, il faut savoir donner à ce concept l’extension que je réclame pour lui, et ne pas continuer à entendre par le mot de volonté, l’espèce unique qu’il désignait jusqu’ici, c’est-à-dire, celle que dirige la connaissance, et qui se manifeste exclusivement à la suite de motifs, presque tous abstraits, par conséquent celle que règle la raison, et qui n’est, ainsi que nous l’avons dit, que le phénomène le plus apparent de la volonté. Nous devons soigneusement abstraire l’essence directement reconnue en nous de cette dernière espèce, et l’étendre aux manifestations plus faibles, plus obscures de cette même essence; nous donnerons ainsi au concept de volonté l’extension que je demande. On me comprendrait également mal, mais dans le sens opposé, si l’on croyait qu’en définitive il est indifférent de désigner cette essence en soi de tous phénomènes du nom de volonté ou de tout autre. Cela serait vrai si l’existence de cette chose en soi était purement inférée, et reconnue seulement par voie médiate et in abstracto ; alors, en effet, on pourrait la nommer comme on voudrait: le nom ne servirait, dans ce cas, que de signe représentatif d’une quantité inconnue. Mais ce que désigne le mot de volonté, qui, comme une parole magique, doit nous révéler l’essence intime de toute chose dans la nature, n’est pas du tout une quantité inconnue, une simple déduction ; c’est quelque chose que nous reconnaissons directement, et que nous connaissons si intimement, que nous le savons et le comprenons mieux que quoi que ce soit. Jusqu’à présent on ramenait le concept de volonté sous celui de force-, moi, je fais le contraire et c’est le concept de force que je sub-
sume à celui de volonté. Il ne faut pas croire que ce soit là une dispute de mots, ou que la question soit indifférente ; elle est au contraire d’une importance significative. Car le concept de force , comme tout autre concept, a pour base l’intuition du monde matériel, c’est-à-dire le phénomène, la représentation; c’est là qu’il a été puisé. Il a été abstrait du domaine où régnent la cause et l’effet, ainsi donc de la perception intuitive, et il signifie, à vrai dire, l’existence d’une cause de la cause, là où étiologiquement la cause ne peut plus s’expliquer, et où elle constitue l’hypothèse nécessaire et préalable de toute explication étiologique. Au contraire, le concept de volonté est le seul entre tous les concepts possibles, qui n’ait pas son origine dans le phénomène, dans la pure, représentation intuitive, mais en nous-même, dans notre conscience immédiate, là où chacun reconnaît l’essence de son propre individu, directement, sous aucune forme, pas même sous celle de sujet, car ici le sujet connaissant et l’objet coïncident. Si donc nous faisons rentrer le concept de force dans celui de volonté, nous ramenons en fait une inconnue à quelque chose d’éminemment connu, à la seule chose qui nous soit réellement, immédiatement et entièrement connue; de cette manière nous élargissons de beaucoup l’horizon de notre connaissance. Si, à l’inverse, nous subsumons, comme on l’a fait jusqu’ici, le concept de volonté à celui de force, nous nous privons de l’unique connaissance immédiate que nous ayons de la nature intime du monde, en la noyant dans un concept abstrait du phénomène, lequel, par suite, ne nous conduira jamais au delà.
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
La volonté comme chose en soi, est entièrement différente de son phénomène, et indépendante de toute forme phénoménale; elle n’en revêt une que lorqu’elle se manifeste; par conséquent la forme ne concerne que son obj édité, et non son essence. La volonté ne connaît même pas la forme la plus générale de représentation, celle d’être un objet pour le sujet, et encore moins les autres formes subordonnées, dont l’expression commune est le principe de raison et qui embrassent aussi le temps et l’espace; elle ignore donc aussi la pluralité , qui n’existe et n’est possible que dans le temps et l’espace. A ce point de vue, j’appellerai dorénavant ces deux dernières formes du nom de principium individuationis , emprunté à l’ancienne scolastique proprement dite : je prie le lecteur de ne jamais l’oublier. Car ce n’est qu’en vertu du temps et de l’espace que ce qui est semblable et unique, comme essence et comme concept, apparaît multiple comme succession dans le temps on comme coexistence dans l’espace : ils composent donc ce principe d’individuation, sur lequel les scolastiques ont tant ruminé et disputé : on peut consulter à ce sujet Suarez (Disput. 5, sect. 3). — Il ressort de cet exposé que la volonté, en tant que chose en soi , n’entre dans le domaine d’aucune des formes du principe de raison, et que par suite, elle n’a aucune raison (grundlos), bien que chacune de ses manifestations soit rigoureusement soumise à ce principe : en outre, elle est affranchie de toute pluralité, bien que ses phénomènes dans le temps et dans l’espace soient innombrables; quant à elle, elle est une; mais elle n’est pas une, à la façon d’un objet unique, dont nous ne reconnaissons l’unicité que par contraste