LIVRE II, LE MONDE COMME VOLONTÉ
avec sa multiplicité possible, ni à la manière dont un concept est unique, c’est-à-dire pour avoir été abstrait de la multiplicité; mais elle est une parce qu’elle se trouve placée en dehors du temps et de l’espace, en dehors du principe d’individuation, c’est-àdire, de toute multiplicité possible. Quand tout cela sera devenu bien clair pour nous par les considérations qui vont suivre sur les différentes manifestations de la volonté, nous serons en état de bien comprendre le sens des doctrines de Kant, lorsqu’il établit que le temps, l’espace et la causalité ne sont pas des qualités de la chose en soi, mais uniquement des formes de la connaissance.
Aussi a-t-on très bien reconnu que, dans sa manifestation la plus distincte, c’est-à-dire, chez l’homme, la volonté n’avait pas de cause (dans le sens le plus général du mot, grundlos), et on l’a qualifiée de libre, d’indépendante. Mais en même temps, parcequ’elle n’a pas de cause, on a perdu de vue la nécessité à laquelle tous ses phénomènes obéissent, et l’on a affirmé que les actes aussi sont libres; ce qui est faux, vu que chaque acte isolé procède avec une rigoureuse nécéssité, d’un motif agissant sur le caractère. Nous avons déjà souvent dit que nécessité signifie rapport d’effet à cause, et pas davantage. Le principe de raison est la forme générale de tout phénomène, et l’homme, dans ses actes, doit comme tout autre phénomène, lui être soumis. Mais comme la volonté en soi est reconnue immédiatement par la propre conscience, il s’ensuit que cette connaissance embrasse aussi la notion de liberté. Seulement on oublie que l’individu, la personne, n’est pas volonté comme chose en soi, mais phénomène de la volonté, et que, comme tel, il est déjà déterminé, et soumis à la forme du phénomène, qui
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTE
est le principe de raison. De là cette conséquence singulière, qu’a priofi l’homme se croit libre dans chacun de ses actes, et s’imagine qu’il pourrait à tout moment commencer un autre genre de vie ; ce qui voudrait dire qu’il pourrait devenir un autre homme ; tandis qu’a posteriori , éclairé par l’expérience, il constate, à son grand étonnement, que loin d’être libre, il est esclave de la nécessité ; qu’en dépit de toutes ses résolutions et de toutes ses réflexions, il ne change pas sa conduite, et que du commencement à la fin de sa vie, il est contraint de conserver ce même caractère qu’il réprouve, et, pour ainsi dire, de jouer jusqu’au dénouement, le rôle dont il est chargé. Je ne puis m’étendre davantage maintenant- sur ces considérations de morale, car leur place est désignée ailleurs dans le présent ouvrage. Mais je désire répéter encore, que la manifestation de la volonté, bien que celle-ci en soi n’ait pas de cause, est soumise comme phénomène à la loi de la nécessité , au principe de raison ; et j’insiste sur ce point, afin que la nécessité avec laquelle se produisent les phénomènes dans la nature, ne nous arrête pas pour reconnaître en eux des manifestations de la volonté.
On n’a considéré jusqu’à ce jour, comme manifestations de la volonté, que les changements dont la cause est un motif, c’est-à-dire une représentation ; c’est pourquoi on n’attribue, dans toute la nature, de volonté qu’à l’homme et tout au plus aux animaux; parce qu’en effet la faculté de connaissance, la représentation, comme je l’ai montré ailleurs, est le caractère vrai et exclusif de l’animalité. Mais l’instinct et l’industrie des animaux nous prouvent déjà que la volonté sait agir là même où elle n’est pas dirigée par