LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
ainsi qu’on peut en lire l’exposé dans le „ Lucrèce Neutonien11 ; nous trouvons la même tendance chez Reil pour qui la forme et la composition étaient la cause de la vie animale. Enfin, c’est dans la même catégorie que se range le matérialisme; ce système brutal, réchauffé à nouveau vers le milieu du 19me siècle, et qui par ignorance se croit original, veut nier stupidement la force vitale, et expliquer les phénomènes de la vie par des forces chimiques et physiques, faire naître celles-ci de l’action mécanique de la matière, de la position, de la figure et du mouvement d’atomes imaginaires et ramener ainsi toutes les forces de la nature au principe d’action et de réaction, qui sont sa „chose en soi. En conséquence, la lumière elle-même ne serait que la vibration mécanique, voire même l’ondulation d’un éther chimérique, imaginé ad hoc, lequel, entré dans l’oeil, se mettrait à tambouriner sur la rétine : après quoi, p. ex. 483 milliards de coups de tambour par seconde produiraient du rouge, 727 milliards du bleu, et ainsi de suite : qu’est-ce donc alors que les gens affectés de daltonisme? Ce sont ceux, n’est-ce pas, qui ne savent pas compter les coups de tambour? Des théories aussi grossièrement mécaniques, démocritiques, maladroites et lourdaudes sont bien dignes des gens qui, 50 ans après la publication par Goethe de sa théorie des couleurs, croient encore à la théorie des lumières homogènes de Newton et ne rougissent pas de l’avouer. Mais il leur reste encore à apprendre, que ce qu’on excuse chez l’enfant (c’est Démocrite), on ne le pardonne pas à l’homme fait. Ils finiront ignominieusement, je le sais; mais alors chacun s’esquivera sans bruit, et fera semblant de n’avoir rien su de tout cela. Nous aurons bientôt à revenir sur ce système de ramener à faux des forces naturelles élémentaires les unes aux
autres: pour le moment nous nous en tiendrons là. Si la chose était réellement faisable, alors, certes, tout serait expliqué et connu ; tout se réduirait â un problème de calcul, qui serait le sanctuaire du tempie de la vérité, dans quel, pour notre salut, le principe de raison nous aurait introduits. Mais toute- essence du phénomène aurait disparu ; la forme seule serait restée : le „ce qui apparaît" serait ramené au „ comment il apparaît; ce ^comment" serait ce qu’on connaît aussi a priori, par suite dépendrait absolument du sujet et n’existerait que pour le sujet; enfin, ce ne serait de part en part, que fantôme, représentation et forme de la représentation : de la chose en soi, il ne pourrait plus en être question. En admettant que ce fût possible, alors le monde dans son ensemble se déduirait en effet du sujet, et l’on pourrait effectuer réellement ce que Fichte avec ses hâbleries, feignait d’avoir effectué. Mais les choses ne vont pas ainsi: on a bien, de cette façon, créé des fantaisies, des sophistications, bâti des châteaux en l’air, mais on n’a pas fait de la science. On a réussi, et chaque succès dans cette voie a marqué un progrées réel, — on a réussi à ramener les nombreux et divers phénomènes naturels à un petit nombre de forces primitives ; plusieurs forces et plusieurs propriétés, que l’on supposait être différentes, ont été déduites les unes des autres (p. ex. le magnétisme dérivant de l’électricité), et par là on en a réduit le nombre; l’étiologie aura atteint son but quand elle aura reconnu exactement et énuméré toutes les forces primitives dans la nature, et qu’elle aura précisé leurs modes d’action, c’est-à-dire la règle selon laquelle, sous la direction de la causalité, leurs phénomènes se manisfestent dans le temps et dans l’espace, et occupent leurs places respectives : mais il restera toujours encore des
forces premières; toujours nous retrouverons, comme résidu insoluble, une partie du phénomène qu’on ne peut jamais ramener à la forme, et qu’il est impossible d’expliquer par autre chose et selon le principe de raison. Car en tout objet dans la nature il y a quelque chose dont on ne peut jamais donner la raison, dont on cherche vainement l’explication, la cause ; ce quelque chose c’est précisément le mode spécifique d’action, c’est-à-dire d’éxistence de l’objet, c’est son essence. Remarquons que pour toute action isolée il existe une cause que l’on peut découvrir, et qui expliquera que tel objet doit agir à tel moment et en tel lieu; mais que jamais on ne trouvera la cause pourquoi il agit en général, ni pourquoi il agit de telle manière. Et quand cet objet n’aurait aucune autre propriété, quand ce ne serait qu’un grain imperceptible de poussière, encore manifesterait-il, dans sa pesanteur et son impénétrabilité, ce même principe insondable qui est pour lui ce que la volonté est pour l’homme ; ce principe, dans son essence immanente, n’admet pas plus d’explication que la volonté; bref, il est en soi identique avec celle-ci. La volonté aussi, pour chacune de ses manifestations, pour chaque acte spécial qu’elle effectue à un moment et en un lieu déterminés, est soumise à un motif, en vertu duquel, le caractère individuel étant donné, elle doit nécessairement agir comme elle agit. Mais ce qu’on ne peut expliquer, c’est l’existence du caractère de l’agent, c’est son vouloir en général ; c’est non seulement qu’entre plusieurs motifs c’est celui-ci et non un autre qui le déteimine, mais encore qu’en général il puisse être déterminé par un motif. Ce qu’est le caractère donné de l’homme, qui reste inexplicable, quoiqu’il soit la condition qui explique tous les actes individuels résultant de motifs, c’est ce
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
qu’est pour un corps inorganique sa qualité essentielle, son mode d’action, dont les manifestations sont provoquées du dehors, mais qui elle-même n’est déterminée par rien d’extérieur, et reste inexplicable ; ses phénomènes isolés, par lesquels seuls elle devient perceptible, sont soumis au principe de raison, mais ellemême ne l’est pas. Les scolastiques avaient déjà saisi cette vérité dans ce qu’elle a d’essentiel, et c’est là ce qu’ils désignaient du non de „ forma substantialis. “ Consulter Suarez, Disput. metaph., disp. XY, sect. 1.)
C’est une grande erreur, généralement répandue, de croire que ce sont les phénomènes les plus fréquents, les plus généraux et les plus simples, que nous comprenons le mieux ; tandis qu’en réalité ils sont uniquement les phénomènes que nous nous sommes le plus habitués à voir et à ignorer Qu’une pierre tombe par terre est aussi inexplicable pour nous qu’un animal qui se meut. L’on a cru qu'en partant des forces naturelles les plus générales (telles que la gravitation, la cohésion, l’impénétrabilité) l’on pourrait expliquer par elles les forces moins répandues, celles qui n’agissent que dans des conditions plus compliquées (telles que les propriétés chimiques, l’électricité, le magnétisme etc.) et que par celles-ci l’on arriverait à se rendre compte de l’organisation et de la vie des animaux, peut-être même des facultés intellectuelles et •de la volonté chez l’homme. L’on se soumit tacitement à prendre pour point de départ rien que des qualitates occultae , dont on abandonnait l’explication, car on se proposait de bâtir sur elles, et non de creuser sous elles pour les amener à l’évidence Mais une pareille tentative ne peut aboutir. Et réussirait-on, qu’encore un tel édifice ne reposerait sur rien. A quoi peuvent servir des explications qui finalement nous rame-