‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 30 sur 167 · LIVRE IL LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IL LE MONDE COMME VOLONTÉ

en soi; celle-ci, comme telle, est donc indépendante de toute forme cognitive, même de la plus générale, savoir celle d’être objet pour le sujet, et elle est de tout point différente de la représentation. Si donc, comme je crois l’avoir suffisamment démontré, cette chose en soi est la volonté , celle-ci, considérée comme telle et séparée de son phénomène, existe en dehors du temps et de l’espace et ne connaît pas de pluralité ; elle est donc une: seulement, nous l’avons déjà dit, non comme un individu ou comme un concept est un, mais comme quelque chose à qui manque la condition de multiplicité possible, savoir, le principe d’individuation. La multiplicité des objets dans le temps et dans l’espace, dont l’ensemble est son objectité, ne la concerne pas ellemême, et malgré le temps et l’espace elle reste indivisible. Il ne faut pas croire qu’il en existe une petite partie dans la pierre, et une plus grande dans l’homme, vu que le rapport de la partie au tout appartient exclusivement à l’espace, et n’a plus aucune signification dès qu’on a fait abstraction de cette forme de connaissance; mais même le plus ou le moins ne concernent que le phénomène, c’est-à-dire, la visibilité, l’objectivation: celle-ci existe à un plus haut degré dans le végétal que dans le pierre, dans l’animal que dans la plante; bien plus, sa manifestation visible, son objectivation, a autant de dégradations infinies, qu’il en existe entre la plus pâle lueur crépusculaire et la plus éclatante lumière solaire, entre le son le plus intense et le plus faible écho. Nous reviendrons plus loin sur l’étude de ces degrés de visibilité, qui appartiennent à son objectivation, à ce reflet de son essence. Autant ces divers degrés d’objectivation ne touchent pas directement la volonté, autant et moins encore celle-ci est-elle atteinte par la pluralité de ses manifestations à ces différents degrés,

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ

c’est-à.dire par le nombre d’individus de chaque forme, ou de manifestations isolées de chaque force, vu que cette pluralité a pour condition immédiate le temps et l’espace, formes qu’elle-même ne peut jamais revêtir. Elle se manifeste tout autant et tout aussi entière dans un seul chêne, que dans des millions : leur nombre, leur multiplication dans le temps et dans l’espace, n’a aucune signification par rapport à elle, mais seulement par rapport à la multiplicité, dans le temps et dans l’espace, des sujets connaissants et qui eux-mêmes s’y multiplient et s’y répartissent, sans que néanmoins la multiplicité de ces derniers à son tour affecte autre chose que son phénomène. Aussi pourrait-on affirmer que si, par impossible, un seul être, fut-ce le plus infime, était totalement anéanti, le monde tout entier s’anéantirait forcément avec lui. C’est ce sentiment qu’exprime le grand mystique Angélus Silesius :

„Ich weiss, das ohne mich Gott nicht ein Nu kann leben ;

Werd’ich zunicht; er muss von Noth den Geist aufgeben.“

(Je sais que sans moi, Dieu ne peut vivre un seul instant:

Suis-je anéanti; il doit nécessairement rendre l’esprit.)

L’on a essayé, de diverses manières, de rendre plus intélligible à chacun l’immensité de l’univers, et l’on en a pris occasion pour d’édifiantes considérations, telles que p. ex sur la petitesse relative de la terre, et surtout de l’homme : puis, comme contraste, l’on oppose la grandeur intellectuelle de cet homme si chétif, qui sait découvrir, comprendre et mesurer la grandeur de l’édifice du monde; et d’autres réflexions de ce genre. Tout cela est bel et bon ! Mais pour moi, quand je considère l’incommensurabilité dn monde, l’important c’est que l’être en soi, quoi qu’il puisse être,

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