‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 31 sur 167 · LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

dont le monde est le phénomène, ne peut pourtant pas avoir étendu et morcelé à ce point son propre soi dans l’espace; mais que cette extension infinie appartient uniquement à son phénomène, et que, quant à luimême, il existe dans toute chose de la nature, et dans tout ce qui vit, intégralement et indivisément; il en résulte que l’on ne perd rien à s’arrêter à l’individu, et que, d’autre part, pour acquérir la véritable science, il n’est nul besoin de mesurer l’univers sans bornes, ou, ce qui vaudrait mieux, de parcourir soi-même en volant les espaces infinis ; l’on y arrivera bien plus certainement si l’on épuise la connaissance d’un être isolé, en cherchant à savoir reconnaître et comprendre d’une manière parfaite la véritable essence propre de cet être.

Dans le prochain livre nous étudierons, avec tout le développement voulu, un point qui dès a présent s’est déjà imposé de soi-même à l’esprit de tout élève de Platon ; c’est cette considération, que tous ces degrés divers dans l’objectivation de la volonté, lesquels s’expriment dans d’innombrables individus, degrés qui existent à l’état de prototypes inaccessibles, ou de formes éternelles des choses, qui ne rentrent pas euxmêmes dans le temps et dans l’espace, milieu propre aux individus, mais demeurent fixes, invariables, toujours présents, jamais réalisés, qui pendant que ceux-là naissent et disparaissent, se produisent éternellement et n’existent jamais ; que tous ces degrés d’objectivation de la volonté , dis-je, ne sont autre chose que les „Iclées de Platon.11 Je le mentionne ici en passant, pour pouvoir désormais employer le mot „Idée“ dans cette acception; il faudra donc toujours l’entendre chez moi dans son sens véritable et originel, tel que Platon le lui a attribué, et ne jamais comprendre par ce mot

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ. 209

ces. produits abstraits d’une raison dogmatisant scolastiquement, pour la désignation desquels Kant l’a emprunté à Platon qui en avait déjà pris possession et en faisait un usage éminemment convenable, tandis que lui-même en a fait un abus injustifiable. Il est donc bien convenu que j’entends par Idée tout degré, déterminé et constant, d’ objectivation de la volonté, en tant qu’elle est la chose en soi et, par conséquent, dépouillée de multiplicité; ces degrés en effet se comportent par rapport aux objets pris séparément, comme des formes éternelles, on comme types. C’est Diogène de Laerte (III, 12) qui a donné l’énonciation la plus succinte et la plus serrée de cette célèbre doctrine de Platon : 6 nlaxwv (priai, sv Tj] cpvasi xciç lôscig taxctvca, xctdanso rcaçjuôsiyjicacc tu ô'ciXXci tcivtcuç soixsvca, xovxwv ojioiorjuxxci xci^saxooTci. (Plato ideas in natura velut exemplaria dixit subsistere ; cetera his esse similia, ad istarum similitudinem consistent.ia). Je ne m’occupe plus du tout ici de l’emploi abusif qu’en a fait Kant; j’en parlerai, comme il convient, dans le Supplément.

Ce sont les forces les plus générales de la nature que nous trouvons au plus bas degré d’objectivation de la volonté ; ou bien ces forces apparaissent, sans exception, dans toute matière, telles sont la pesanteur, l’impénétrabilité; ou bien elles se répartissent dans la matière telle qu’elle se présente en général, de façon à dominer les unes telle matière, les autres telle autre, ce qui a précisément pour effet de la diversifier spécifiquement; telles sont la rigidité, la fluidité, l’élasticité, le magnétisme, les propriétés chimiques et les qualités de toute espèce. Elles sont en soi des phéno-

Page 1