LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
les circonstances extérieures. Cette unité de son essence dans toutes ses manifestations, cette constance inaltérable de son apparition, aussi souvent que les conditions voulues se présentent, amenées par le lien causal, cela s’appelle une loi naturelle. Quand une fois l’expérience nous a fait connaître celle-ci, on peut déterminer et calculer avec précision à l’avance l’apparition de la force naturelle, dont le caractère se prononce et est déposé dans le phénomène. C’est cette régularité dans les manifestations aux degrés inférieurs d’objectivation de la volonté, qui donne à ces phénomènes un aspect si différent de celles de cette même volonté aux degrés supérieurs, c’est-à-dire plus distincts, de son objectivation dans les animaux, dans les hommes, et dans leur conduite ; l’identité d’essence des deux espèces de phénomènes avait jusqu’à ce jour été complètement méconnue, à cause de la manifestation, tantôt plus énergique, tantôt plus faible, du caractère individuel chez les animaux et à cause de la faculté d’être mus par des motifs, lesquels, cachés dans la conscience, restent souvent inconnus au spectateur.
L’infaillibilité des lois naturelles a quelque chose de surprenant, parfois même de terrifiant, lorsqu’on part de la connaissance particulière et non de l’Idée. Il serait permis de s’étonner que jamais, fût-ce une seule fois, la nature n’oublie ses lois : que p. ex. s’il est conforme à une loi naturelle, que la rencontre de certains corps dans des conditions déterminées, donne lieu à une combinaison chimique, à un développement de gaz, à une ignition, dès que, à un instant quelconque, ces conditions se présentent, soit préparées par nous, soit survenues tout à fait par hasard (auquel cas la surprise augmente encore par l’inattendu), aujourd’hui, comme il y a mille ans, immédiatement et
L'OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
sans aucun retard, le phénomène voulu se produit. Le merveilleux de la chose nous frappe surtout en présence de phénomènes rares, bien qu’annoncés à l’avance, et qui ne surviennent qu’à l’aide de conditions très compliquées ; comme p. ex. lorsque des plaques de certains métaux étant empilées de façon à se toucher alternativement et à toucher en même temps un liquide acide, on vient à placer aux extrémités de cette chaîne deux feuilles minces d’argent, qui brûlent aussitôt avec une flamme verte; ou bien aussi lorsque, dans de certaines conditions, le diamant, ce corps si dur, se transforme en acide carbonique. Ce qui nous surprend alors c’est cette ubiquité mystérieuse des forces naturelles, et notre attention s’éveille dans ces circonstances, sur un point qui ne nous frappe plus dans les phénomènes journaliers, savoir, que le lien entre une cause et un effet est en réalité tout aussi mystérieux que celui que l’on imagine entre une formule magique et l’esprit qu’elle évoque et force d’apparaître. Quand au contraire, nous nous sommes pénétrés de ce principe philosophique, qu’une force naturelle est un degré déterminé d’objectivation de la volonté, c’est-à-dire de ce que nous savons être aussi notre essence propre, et que cette volonté, en soi et séparée de son phénomène et de ses formes, est placée en dehors du temps et de l’espace; quand nous comprenons bien que la pluralité, dont ces formes sont la condition, n’appartient ni à la volonté, ni directement à son degré d’objectivation, c’est-à-dire à l’Idée, mais seulement aux phénomènes de celle-ci ; qu’en outre, la loi de causalité n’a de signification que par rapport au temps et à l’espace, en ce qu’elle détermine la place que doivent y occuper les multiples phénomènes des différentes Idées dans les-