LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
quelles se manifeste la volonté, et en ce qu’elle règle l’ordre selon lequel ils doivent s’y montrer; — quand, dis-je, ces notions nous ont révélé le sens propre de la grande théorie de Kant, que le temps, l’espace et la causalité ne concernent pas la chose en soi, mais son phénomène, qu’ils ne sont que les formes de notre connaissance et non des propriétés de la chose en soi; alors il sera clair pour nous que cet étonnement au au sujet de la régularité et de l’exactitude dans l’action des forces naturelles, au sujet de la parfaite identité de leurs innombrables manifestations et de l’infaillibilité de leur apparition, ressemble en réalité à l’étonnement de l’enfant ou du sauvage, qui contemplant pour la première fois une fleur à travers un verre taillé à facettes, s’étonne de la parfaite similitude des nombreuses images qu’il aperçoit, et se met à compter les feuilles de chaque fleur prise isolément.
Toute force naturelle primitive et générale, n’est donc essentiellement qu’une objectivation de la volonté à un degré inférieur; chacun de ces degrés s’appelle une Idée éternelle, dans l’acception platonicienne. Nous nommons loi naturelle le rapport entre l’Idée et la forme de son phénomène. Cette forme c’est le temps, l’espace et la causalité, qui ont entre eux une relation et un enchaînement nécessaires et indissolubles. C’est par le temps et l’espace que l’Idée se reproduit en d’innombrables manifestations ; mais l’ordre dans lequel cellesci revêtent les formes de cette diversité, est exactement fixé par la loi de causalité, qui constitue en quelque sorte la ligne des points qui bornent les manifestations des différentes Idées, et dans les limites desquels elles se partagent l’espace, le temps et la matière. Cette ligne ou norme a un rapport nécessaire avec l’identité de la matière, qui forme le substratum
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
commun de tous ces divers phénomènes. Si ceux-ci n’étaient pas tous liés à cette matière qui leur est commune et dont ils ont à se partager la possession, il n’y aurait pas besoin d’une pareille loi pour fixer leurs prétentions : ils pourraient tous, à la fois et côte à côte, remplir l’espace infini pendant un temps infini. C’est donc seulement parce que tous ces phénomènes de l’Idée éternelle sont bornés à une seule et même matière, qu’une règle de leur apparition et de leur disparition devenait indispensable, puisque sans elle aucun d’eux ne ferait place à un autre. C’est ainsi que la loi de causalité est essentiellement liée à celle de la permanence de la substance; les deux se prêtent réciproquement une signification: et c’est aussi le même rapport qui rattache à elles le temps et l’espace. Car le temps, c’est la simple possibilité de déterminations opposées pour la même matière; et l’espace, c’est la simple possibilité de la permanence pour la même matière sous des déterminations opposées. C’est pourquoi nous affirmions dans le livre précédent, que la matière était la combinaison du temps et de l’espace; cette réunion se montre sous forme de variation des accidences en regard de la permanence de la substance, ce qui n’est possible absolument que par la causalité, ou le devenir. C’est pourquoi encore nous disions que la matière est de part en part causalité. Nous exposions que l’entendement est le corrélatif subjectif de la causalité et que la matière (donc, l’ensemble du monde comme représentation) n’existe que pour l’entendement, lequel est sa condition, son porteur, à titre de corrélatif nécessaire. Je répète ceci en passant pour rafraîchir la mémoire de ce que j’ai développé dans le 1er livre. Car il est indispensable, pour les bien comprendre, de remarquer l’intime concordance des deux livres