LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
combien Mallebranche, embarrassé clans les dogmes positifs que lui imposait irrésistiblement son époque, a pu néanmoins, en dépit des liens qui l’enserraient, rencontrer avec tant de bonheur et d’exactitude la vérité, et a su l’allier avec ces mêmes dogmes, ou du moins avec leur langage.
Oui, le pouvoir de la vérité est beaucoup plus fort qu’on ne le croirait, et sa ténacité est indicible. Nous retrouvons ses multiples traces dans tous les dogmes, même les plus bizarres, même les plus absurdes, des époques et des pays les plus divers, souvent en singulière compagnie il est vrai, au milieu d’un curieux amalgame, mais pourtant reconnaissable encore. Elle est pareille à un plante qui germe sous un amas de grosses pierres, mais qui grimpe pourtant vers la lumière, avec des efforts inouïs, par des détours et des courbes sans nombre, déformée, pâle, chétive; — mais se poussant pourtant toujours vers la lumière.
Certes, Mallebranche a raison: toute cause naturelle n’est que cause occasionnelle; elle ne donne qu’occasion, impulsion au phénomène de cette volonté une et indivisible, qui est le „en soi“ de toute chose et dont les objectivations graduelles constituent l’ensemble du monde visible. L’apparition, la visibilité à un endroit et à un moment détérminés est seule amenée par la cause, et c’est en ce sens seulement qu’elle en dépend ; l’ensemble du phénomène, sa nature intime en est indépendante ; celle-ci c’est la volonté ellemême, à laquelle le principe de raison n’est pas applicable, et qui par conséquent n’a pas de cause. Aucune chose n’a une cause d’existence absolue et générale, mais simplement une cause pour laquelle elle existe ici et en ce moment. Pourquoi une pierre manifeste à tel moment de la pesanteur, à tel autre de la rigidité
L'OBJECTIVATION DE LA VOLONTE
on de l’électricité, ou encore des propriétés chimiques, voilà ce qui dépend de causes, d’actions extérieures, et ce que celles-ci peuvent expliquer: mais ces propriétés de la pierre, c’est-à-dire son entité, qui se compose de ces propriétés et qui se manifeste de ces différentes manières, en un mot le fait qu’elle est telle qu’elle est, et en généra] le fait qu’elle existe, cela n’a pas de cause; ce n’est que la manifestation visible de l’insondable volonté. Ainsi donc toute cause est cause occasionnelle. Nous avons vu que cela est vrai pour le monde inconscient ; mais cela est tout aussi vrai là où ce ne sont plus des causes on des excitations, mais des motifs qui déterminent le moment où se manifestent les phénomènes, c’est-à-dire que cela est vrai de la conduite humaine ainsi que des actes des animaux. Car, ici comme là, c’est une même manifestation, multiple dans ses phénomènes, soumise à l’égard de ceux-ci au principe de raison, mais en soi affranchie de tout cela. Les motifs ne déterminent pas le caractère de l’homme, mais ses manifestations, c’est-à-dire les actes, la forme extérieure du cours de son existence et non sa signification intime et sa substance: celles-ci proviennent du caractère, et celui-ci, en sa qualité de phénomène immédiat de la volonté, n’a pas de cause. Pourquoi tel est-il méchant, tel autre, bon ? cela ne dépend pas de motifs ou d’influences extérieures, de préceptes ou de sermons; en ce sens cela est absolument inexplicable. Mais quand un méchant montre sa méchanceté par de petites iniquités, par de lâches intrigues, ou par de basses fourberies, exercées dans le cercle étroit de son entourage, ou quand il opprime les peuples qu’il a conquis, quand il précipite un monde entier dans le malheur et fait couler le sang de millions d’hommes: c’est là alors la forme du phénomène, c’est là son côté
non essentiel, et qui dépend des circonstances au milieu desquelles le sort a placé l’individu, du milieu, des influences extérieures, des motifs; mais jamais ceux-ci n’expliqueront comment l’homme s’est décidé en vertu de ces motifs; cette décision naît de la volonté, dont cet homme est la manifestation. Ceci fera l’objet du 4me livre. La manière spéciale dont le caractère dévoile ses qualités, est exactement semblable à celle dont tous les corps de la nature inconsciente développent les leurs. L’eau reste toujours de l’eau, avec toutes ses qualités inhérentes : que si, lac tranquille, elle reflète ses rives ; ou si elle se précipite écumante du haut des rochers; ou si, artificiellement amenée, elle s’élance dans l’air en un long jet, cela dépend des causes extérieures; un de ces phénomènes lui est aussi propre que l’autre, et selon les circonstances, elle manifestera tantôt l’un, tantôt l’autre, également prête à tout, mais dans tous les cas restant fidèle à son caractère et n’en dévoilant jamais un autre. De même, le caractère humain se montrera en toutes circonstances semblable à lui-même ; les phénomènes seuls qui en résultent, seront tels que les circonstances les auront faits.
Si les considérations exposées jusqu’ici sur les forces de la nature et sur leurs manifestations, nous ont clairement fait saisir jusqu’à quelle limite peut aller une explication basée sur les causes, et où elle doit s’arrêter si elle ne veut pas en arriver à cette absurde prétention, de ramener le contenu des phénomènes à leur pure forme, d’où il résulterait que tout ne serait plus que forme vide; alors ces considérations nous permettront aussi de comprendre, ce que, nous
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pouvons exiger de l’étiologie en général. Elle doit chercher les causes de tous les phénomènes naturels, c’està-dire étudier les circonstances dans lesquelles ils se manifestent constamment: ensuite, ces phénomènes à formes variables en raison des circonstances diverses, elle doit les ramener à ce qui agit dans tous et qu’on admet par hypothèse dans toute cause, savoir à une force naturelle primitive; elle a à distinguer soigneusement si une différence dans le phénomène résulte d’une différence de la force, ou seulement d’une modification des circonstances dans lesquelles cette dernière se manifeste; enfin, elle doit tout autant éviter d’attribuer à des forces différentes ce qui est le phénomène d’une seule et même force dans des circonstances qui seules ont varié, que de prendre pour des manifestations de la même force, ce qui appartient originairement à des forces différentes. Pour y arriver il faut du jugement; c’est pourquoi il est si peu d’hommes qui puissent élargir les vues en physique, tandis que chacun peut enrichir le domaine des expériences. Le parasse et l’ignorance disposent à recourir trop tôt aux forces primitives ; c’est ce que l’on voit se mon. trer, avec une exagération touchant à l’ironie, dans les entités et les quiddités des scolastiques. Rien n’est plus éloigné de mes voeux que d’avoir contribué au retour de ces abus. Pour remplacer une explication en physique, l’on ne doit pas plus s’en référer à une objectivation de la volonté, qu’à la puissance créatrice de Dieu. Car la physique demande des causes; or, la volonté n’est jamais une cause, et son rapport au phénomène ne se fonde pas sur le principe de raison; ce qui en soi est volonté, d’autre part se montre comme représentation, c’est-à-dire phénomène : en cette dernière qualité ce quelque chose est soumis aux lois qui con-