LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
son aspiration à une objectivation de plus en plus élevée. Nous trouvons p. ex., dans la solidification des os, un état évidemment analogue à la cristallisation qui dominait à l’origine dans la chaux, bien que l’ossification ne puisse jamais se ramener à une cristallisation. L’analogie est plus faible dans la solidification des chairs. De même, le mélange des sucs dans le corps des animaux, ainsi que la sécrétion, sont un état analogue au mélange et à la séparation chimiques; ici même, les lois chimiques agissent encore, mais faibles, modifiées et dominées par une Idée supérieure; aussi les forces chimiques seules, en dehors de l’organisme, ne donneront-elles jamais naissance à de pareils sucs :
,,Encheiresin naturæ nennt es die Chemie,
„Spottet ihrer selbst und Aveiss nicht wie.“ ’)
(Faust).
Après l’avoir ainsi emporté sur des Idées, ou objectivations de la volonté à un degré inférieur, l’Idée supérieure qui se produit acquiert un nouveau caractère, par le fait même de leur avoir emprunté quelque trait d’analogie poussé à une plus haute puissance; la volonté s’objective d’une manière nouvelle et plus accentuée ; et alors se forment, d’abord par génération équivoque, et ensuite par assimilation au germe créé, la sève organique, la plante, l’animal, l’homme. Ainsi donc, de la lutte des phénomènes inférieurs, résulte le phénomène supérieur qui les engloutit tous, mais qui en même temps réalise leur aspiration constante vers un état plus élevé. — Ici règne donc aussi la loi ainsi énoncée : „serpens , nisi serpentem comederit , non fit draco.u
J’aurais souhaité d’avoir réussi à dissiper par la
’) (La chimie l’appelle encheirèze de la nature, — se moque d’elle même et ne sait comment.)
L'OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
clarté de l’exposé, l’obscurité des réflexions qui se rattachent à cette matière : mais je sens bien que les propres méditations du lecteur doivent me servir de puissant auxiliaire pour que je ne reste pas incompris, ou compris à faux. — Des considérations précédentes il résulte, que l’on retrouve à la vérité dans l’organisme les traces de modes d’actions physiques et chimiques, mais qu’on ne peut jamais l’expliquer par elles, parcequ’il n’est pas un phénomène produit par le travail combiné de ces forces, c’est-à-dire accidentellement, mais une Idée supérieure qui a subjugué ces Idées inférieures par une assimilation plus puissante ; parceque cette volonté unique, qui s’objective dans toute Idée, tendant toujours à la plus haute objectivation possible, quitte ici les degrés inférieurs de son phénomène après leur conflit, pour apparaître* d’autant plus énergique sur un échelon supérieur. Pas de victoire sans combat : en même temps que l’Idée plus élevée, ou l’objectivation supérieure de la volonté, ne peut se manifester qu’en terrassant les Idées inférieures, elle se ressent cependant de la résistance de ces dernières; celles-ci, bien que réduites en servitude, aspirent constamment à pouvoir manifester librement et complètement leur propre essence. De même que l’aimant qui a soulevé un barreau de fer, soutient une lutte non interrompue contre la pesanteur, qui à titre d’objectivation inférieure de la volonté, a des droits plus anciens sur la matière de ce fer, et que dans cette lutte constante l’aimant acquiert même plus de puissance, par le fait que la résistance qu’il rencontre le pousse en quelque sorte à à redoubler d’efforts; de même, tout autre phénomène de la volonté, même celui qui apparaît dans l’organisme humain, entretient-il un combat perpétuel contre les nombreuses forces physiques et chimiques, qui en