‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 48 sur 167 · LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

représentations intuitives ; privé de concepts, de réflexion, il est l’esclave du présent, et ne peut avoir l’avenir en vue. — Il semble que cette connaissance non accompagnée de raison n’ait pas dans tous les cas été suffisante pour arriver à ses fins, et qu’elle ait parfois senti le besoin d’un secours auxiliaire en quelque sorte. Car nous pouvons observer ce fait curieux que l’action aveugle et l’action consciente de la volonté empiètent réciproquement sur leurs domaines respectifs d’une manière très surprenante, dans deux espèces de phénomènes. Une première fois, parmi les actes des animaux dirigés par la connaissance intuitive et par les motifs qui en dérivent, nous en trouvons qui en sont dépourvus; qui par conséquent s’accomplissent avec la nécessité d’une volonté agissant aveuglément: je veux parler des instincts industrieux qui, bien qu’ils ne soient guidés ni par un motif, ni par la connaissance, ont toute l’apparence d’accomplir leur oeuvre par des motifs qu’on peut même qualifier d’abstraits, de raisonnables. L’autre cas, inverse de celui-ci, est celui où c’est au contraire la lumière de la connaissance qui pénètre dans le laboratoire de la volonté aveugle et éclaire les fonctions végétatives de l’organisme humain; tel est le cas dans la lucidité magnétique. — Enfin, là où la volonté a atteint son degré culminant d’objectivation, il ne suffit plus des connaissances dont l’animal est susceptible, qu’il doit à l’entendement auquel les sens fournissent leurs données, et qui ne créent que de simples intuitions attachées à l’actualité présente : l’homme, cette créature compliquée, multiple d’aspect, plastique, éminemment remplie de besoins et exposée à d’innombrables lésions, devait, pour pouvoir résister,, être éclairé par une double connaissance: à l’intuition simple devait venir s’ajouter, pour ainsi dire, une

puissance plus élevée de la connaissance intuitive, une réflexion de celle-ci, en un mot, la raison comme faculté de créer des concepts. Avec la raison arrive la réflexion qui embrasse la vue de l’avenir et du passé, et à sa suite la circonspection, le soin, la faculté d’agir avec préméditation et indépendamment du présent, enfin aussi, la conscience bien claire des propres décisions de volonté comme telles. Nous avons vu plus haut qu’avec la simple connaissance intuitive était née déjà la possibilité de l’apparence et de l’illusion, qui supprimait l’infaillibilité primitive dans les agissements inconscients de la volonté, et rendait nécessaire l’intervention de l’instinct et du penchant à l’industrie, comme manifestations inconscientes de la volonté parmi les manifestations accompagnées de connaissance : avec l’avènement de la raison, cette sûreté et cette infaillibilité (qui, à l’autre extrême, dans la nature inorganique, apparaît comme une inflexible régularité) disparaissent presque totalement, l’instinct s’efface entièrement, la circonspection, qui doit tenir lieu de tout, produit (comme il a été dit dans le 1er livre) l’hésitation et l’incertitude ; l’erreur devient possible, et en bien des cas, vient mettre obstacle à une objectivation adéquate de la volonté moyennant des actes. Car, bien que la volonté ait pris déjà dans le caractère une direction déterminée et invariable, suivant laquelle la volition elle-même se manifeste infailliblement sous l’impulsion des motifs, cependant l’erreur peut néanmoins fausser ces manifestations, en ce que des motifs illusoires se glissent à la place de motifs vrais et les annulent : *)

*) Aussi les Scolastiques disaient avec raison: „Causa finalis movet non secundum suum esse reale, sed secundum esse cognitum." Voir Suarez, Disp, metaph. disp. XXITI, sect. 7 g. Note de Schop.

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