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LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

tel est le cas, p. ex. quand la superstition suggère des motifs imaginaires, qui poussent l’homme à une conduite opposée à la manière dont sa volonté se manifesterait sans cela dans les mêmes circonstances: Agamemnon immole sa fille ; un avare répand des aumônes, par pur égoïsme, dans l’espoir qu’elles lui seront un jour rendues au centuple, etc.

La connaissance en général, raisonnée ou purement intuitive, a donc sa source dans la volonté; elle appartient essentiellement aux degrés élevés de son objectivation, comme une simple iirjxavij, comme un moyen de conservation de l’individu et de l’espèce, au même titre que tout autre organe du corps. Affectée à l’origine au service de la volonté, à la réalisation de ses buts, elle reste presque toujours prête à la servir sans réserve; il en est ainsi chez tous les animaux, et presque chez tous les hommes. Nous verrons cependant, dans le 3me livre, comment chez quelques hommes à part, la connaissance arrive à s’affranchir de cette servitude, à. secouer le joug et, libre de tous les intérêts de la volonté, à exister indépendante, comme miroir pur et clair du monde ; c’est là la source de l’art. Enfin, dans le 4rae livre, nous verrons comment ce mode de connaissance, quand il réagit sur la volonté, peut l’amener à la suppression d’elle-même, c’est-à-dire à la résignation, qui est le but final, ou mieux encore l’essence immanente de toute vertu et de toute sainteté, et le moyen de s’affranchir du monde.

Nous avons examiné le nombre et la variété des phénomènes dans lesquels la volonté s’objective, comme aussi leur lutte implacable et sans trêve. Ces mêmes considérations nous ont montré que la volonté elle-même, comme chose en soi, n’est pas affectée de

cette multiplicité ni de cette variabilité. La diversité des Idées (platoniciennes), c’est-à-dire des gradations d’objectivation, l’infinité des individus par lesquels chacune d’elles se manifeste, la lutte des formes pour la matière, tout cela ne concerne pas la volonté ; tout cela n’est que sa manière spéciale de s’objectiver, et ne se rattache à elle que par cet unique rapport, en vertu duquel seul aussi tout cela arrive à être, pour la représentation, l’expression de l’essence de la volonté. Ainsi que dans une lanterne magique, c’est une seule et même flamme qui rend visible la foule variée des tableaux, ainsi, dans la diversité des phénomènes qui remplissent le monde, juxtaposés dans l’étendue, où se chassant réciproquement dans la succession des évènements, c’est la même volonté qui se manifeste, c’est la même volonté dont tous ces phénomènes constituent la visibilité, l’objectité, et qui demeure invariable au sein de toute cette variation: elle seule est la chose en soi; les objets sont manifestations, ou phénomènes, comme les appelle Kant. — Quoique la volonté trouve son objectivation la plus claire et la plus complète dans l’homme en tant qu’Idée (platonicienne), celle-ci à elle seule ne suffisait pas à exprimer son entité. L’Idée de l’homme, pour se montrer dans toute sa signification, avait besoin de ne pas apparaître seule et détachée, mais d’être accompagnée de la série descendant par degrés à travers toutes les formes animales, végétales et jusqu’aux inorganiques; c’est leur réunion qui complète l’objectivation de la volonté ; Viciée humaine les présuppose, comme la fleur de l’arbre présuppose les feuilles, les branches, le tronc et les racines; elles forment une pyramide dont l’homme est le sommet. Pour peu qu’on prenne plaisir aux comparaisons, on peut dire encore

que ces phénomènes accompagnent celui de l’homme avec autant de nécessité, que la pleine lumière s’accompagne de toutes les gradations insensibles de pénombre à travers lesquelles elle va se perdant dans l’obscurité; où bien, les comparant à la résonnance de l’homme, on peut dire : l’animal et la plante sont la quinte et la tierce inférieures de l’homme, et le règne inorganique est son octave basse. La vérité de cette dernière comparaison ne deviendra bien évidente à nos yeux, qu’après que, dans le livre suivant, nous aurons essayé de pénétrer la profonde signification de la musique; nous verrons alors comment la mélodie qui marche enchaînée toujours et sur les notes élevés et agiles peut être envisagée comme représentant l’enchaînement réfléchi qui règne dans la vie et les désirs de l’homme, et comment, par contre, les voix de remplissage non enchaînées, ainsi que la basse à la marche pesante, qui créent l’harmonie indispensable pour compléter la musique, sont l’image du reste de la nature animale et de la nature inconsciente. Mais nous parlerons de cela à une autre place, et là cela ne paraîtra plus aussi paradoxal. — Cette même nécessité interne de série graduelle dans les phénomènes de la volonté, inséparable d’une objectivation adéquate de celle-ci, nous la retrouvous également, exprimée comme nécessité externe , dans l’ensemble de ces phénomènes; c’est la nécessité en vertu de laquelle l’homme a besoin des animaux pour sa subsistance ; ceux-ci ont besoin les uns des autres par degrés successifs et aussi de plantes, lesquelles ont besoin du sol, de l’eau, des éléments chimiques et de leurs composés, de la planète, du soleil, de la rotation et de l’évolution autour de ce dernier, d’une obliquité de l’écliptique, etc., etc. — Au fond tout cela vient de ce que la volonté doit se repaître de sa propre substance, puisque

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ

en dehors d’elle il n’existe plus rien, et qu’elle est une volonté affamée. De là cette pourchasse, cette angoisse et cette souffrance.

De même que pour avoir reconnu l’unité de la volonté, de la chose en soi, au milieu de l’infinie variété et multiplicité des phénomènes, nous avons pu nous rendre compte de cette merveilleuse analogie, qu’on ne peut méconnaître, entre toutes les productions de la nature, de cette ressemblance de famille qui les fait paraître comme des variations sur un thème absent ; de même la connaissance claire et approfondie de cette harmonie, de cet enchaînement essentiel de toutes les pièces de l’univers, de cette gradation nécessaire, que nous examinions plus haut, nous ouvrira une vue distincte et suffisante sur l’essence et sur la signification de l’indéniable finalité („Zweckmâssigkeit“) dans toutes les créatures organisées, finalité que nous admettons même a priori, quand nous étudions et analysons la nature organique.

Cette adaptation au but est de deux espèces : en partie elle est intérieure , c’est-à-dire qu’elle est une disposition si harmonieuse de toutes les parties d’un organisme unique, que la conservation de l’organisme ainsi que celle de son genre en résultent, et s’offrent à nous comme le but de cette disposition. D’autre part, la finalité est extérieure , c’est-à-dire, c’est une relation entre la nature inorganique et la nature organique en général , ou aussi de parties détachées de la nature organique entre elles, qui rend possible la conservation de l’ensemble de la nature organique, ou d’espèces distinctes d’animaux ; nous concluons en conséquence, que cette relation est le moyen pour cette fin.

La finalité intérieure se rattache à nos présentes con-

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