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LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

ces milieux préexistants avaient également eu en vue les êtres futurs. Car rappelons-nous que c’est une seule et même volonté qui s’est objectivée ; elle ignore le temps, puisque cette forme du principe de raison ne concerne ni elle, ni son objectité primitive, c’està-dire les Idées, mais seulement la manière dont les individus périssables par eux-mêmes reconnaissent les Idées ; autrement dit, elle n’affecte que les manifestations de celles-ci. Aussi, dans les présentes considérations sur la manière dont l’objectivation de la volonté se répartit entre les Idées, la série dans le temps n’at-elle aucune signification, et les Idées dont les manifestations, se sont présentées les premières dans la succession des temps, se conformant au principe de causalité auquel, en cette qualité, elles sont soumises, n’ont pour cela aucun privilège à l’égard de celles dont les phénomènes n’ont apparu que plus tard ; ceux-ci sont au contraire les objectivations les plus parfaites de la volonté, auxquelles les précédentes ont dû s’adapter, aussi bien que les dernières à celles qui les ont précédées. Ainsi donc le cours des planètes, l’inclinaison de l’écliptique, la rotation de la terre, la séparation des continents et des mers, l’atmosphère, la lumière, la chaleur et tous les phénomènes de ce genre, qui sont dans la nature ce que la basse fondamentale est dans l’harmonie, se sont accommodés par prévision aux futures espèces de créatures vivantes, dont ils avaient à être les porteurs et les soutiens. Ainsi s’adaptèrent encore le sol à la nourriture des plantes, celles-ci à la nourriture des animaux, ceux-ci à celle d’autres animaux, et réciproquement. Toutes les parties de la nature vont au devant les unes des autres, parce que c’est une seule volonté qui apparaît en elles toutes, et que la succession de temps est étran-

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ

gère à son objectité primitive et seule adéquate (ce terme sera expliqué dans le livre suivant), c’est-à-dire aux Idées. Aujourd’hui, où les espèces n’ont plus à naître mais seulement à se conserver, nous voyons encore ça et là des exemples d’une semblable prévoyance de la nature s’étendant sur l’avenir, et faisant en quelque sorte abstraction de la série des temps; c’est une espèce d’accommodation de ce qui existe présentement à ce qui sera à l’avenir. Ainsi l’oiseau bâtit un nid pour des petits qu’il ne connaît pas ; le castor élève une cabane dont la destination lui est inconnue; la fourmi, le hamster, l’abeille, amassent des provisions pour l’hiver qu’ils n’ont encore jamais subi; l’araignée, le fourmi-lion dressent, avec ruse et calcul, des pièges à une proie future qui leur est encore inconnue; les insectes déposent leurs oeufs là où leur futur couvain trouvera une nourriture future. Quand, à l’époque de la floraison, la fleur femelle de la Vallisneria spiralis déroule les spires de sa tige, qui la retenaient jusque là plongée dans l’eau, et arrive à la surface, à ce même moment la fleur mâle se détache de la courte tige au bout de laquelle elle pousse sur le fond et, sacrifiant son existence, elle atteint la surface et nage autour de la fleur femelle jusqu’à ce qu’elle l’ait trouvée; la fécondation achevée, cette dernière regagne le fond en contractant sa spirale, et le fruit se développe.*) Je rappelle ici la larve du cerf-volant mâle qui, pour sa métamorphose, ronge dans le bois un trou deux fois plus long que la femelle, pour réserver de la place aux cornes futures. L’instinct des animaux nous fournit

fl Chatin. sur la Vallisneria spiralis, rendus de l’acad. des sc. No. 13, 1885.

dans les Comptes

Note de Schop.

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