LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
ront pas les froides abstractions de la philosophie qui feront pencher la balance, c’est la nature même de l’homme, c’est le démon qui le dirige mais qui ne l’a pas choisi, que l’homme au contraire s’est donné — comme s’exprime Platon, — c’est son caractère intelligible, — comme s’exprime Kant. — La vertu ne s’enseigne pas plus que le génie; pour elle la notion est aussi infructueuse que pour l’art, et peut tout au plus lui servir d’instrument. Il serait aussi insensé de demander à nos systèmes de morale de produire des vertueux, des nobles et des saints, que de prétendre de nos traités d’esthétique qu’ils créassent des poètes, des sculpteurs et des peintres.
La philosophie ne peut faire autre chose que d’interpréter et d’expliquer ce qui est; elle doit fournir à la raison une connaissance claire et abstraite de l’essence du monde, que, sous forme concrète, c’est-à-dire dans le sentiment, chacun comprend à merveille ; mais cette interprétation, il faut qu’elle la donne sous tous les rapports possibles et à tous les points de vue. Aussi, ce que j’ai cherché à expliquer dans les 3 livres précédents, avec la généralité propre à la philosophie et à d’autres points de vue, je vais m’efforcer de le démontrer de la même manière, dans cette 4me partie, au point de vue de la conduite humaine ; et l’on verra, comme je l’observais plus haut, que ce côté du monde, jugé non seulement subjectivement mais aussi objectivement, est le plus important de tous. Dans ces considérations je resterai fidèle a la méthode suivie jusqu’ici, me basant toujours sur ce qui a précédé comme sur des données admises : la pensée unique qui fait la substance de tout cet ouvrage, et que j’ai examinée à tous les autres points de vue, je vais l’étudier maintenant dans son rapport avec la conduite de
l’homme, et de cette façon, j’aurai épuisé tout ce que je puis faire pour en donner l’exposé le plus complet possible.
Notre point de vue, ainsi que la méthode annoncée, indiquent assez que, dans ce livre sur l’éthique, on ne doit pas s’attendre à trouver des préceptes ou un traité des devoirs; encore moins ai-je le projet de fournir un principe général de morale, une espèce de recette universelle, propre à créer toutes les vertus. Nous ne parlerons pas non plus de „ devoir inconditionné11 parce qu’un pareil devoir, comme je l’explique dans l’Appendice, renferme une contradiction ; ni d’une „loi de la liberté “ qui est dans le même cas. En général, nous ne parlerons pas du tout de devoir: celangage n’est fait que pour s’adresser à des enfants ou à des peuples encore dans l’enfance, mais non à des hommes qui se sont approprié toutes les lumières d’un siècle arrivé à sa majorité. N’est-ce pas en vérité une contradiction palpable de dire que la volonté est libre, et de lui prescrire pourtant des lois d’après lesquelles elle doit vouloir? — Devoir vouloir I Un sidéroxylon ! — Selon l’ensemble de nos vues, non seulement la volonté est libre, mais elle est omnipotente; elle produit non seulement sa conduite, mais aussi son monde; telle qu’est la volonté, telle est l’action et tel est le monde: tous deux ne sont que volonté consciente d’elle-même, et rien de plus; elle se détermine elle-même, et par là elle détermine les deux autres; car sans elle il n’existe rien, et la conduite humaine, non moins que le monde, est la volonté même : ainsi comprise elle est vraiment autonome ; entendue de toute autre manière, elle est hétéronome. Nos recherches philosophiques ne peuvent tendre qu’à interpréter la conduite humaine, ainsi que les maximes si diverses