LIVRE IV. LE MORDE COMME VOLONTÉ
et si contradictoires dont elle est l’expression vivante; à les expliquer dans leur essence et dans leur substance, en les rattachant à nos considérations précédentes, et, exactement comme nous l’avons fait jusqu’ici pour tous les autres phénomènes du monde, à les ramener à des notions abstraites bien intelligibles. Notre philosophie continuera à se maintenir dans V immanence: fidèle aux grandes leçons de Kant, elle ne se servira pas des formes du phénomène, dont le principe de raison suffisante est l’expression générale, comme d’un tremplin, pour sauter par dessus le phénomène lui-même, qui seul leur donne une signification, et pour aborder le domaine illimité des fictions creuses. Ce monde réel et visible, dans lequel nous vivons et qui vit en nous, restera le sujet constant et la limite de nos recherches: ce monde-là est assez riche en contenu, pour que les plus profondes investigations dont l’esprit humain soit capable ne puissent pas l’épuiser. Puisque, pour nos présentes considérations éthiques, pas plus que pour les précédentes, ce monde réel et connaissable ne nous laissera jamais manquer d’étoffe ni de réalité, nous n’aurons rien moins besoin que de recourir à des concepts négatifs, vides, pour nous faire accroire ensuite à nous-même que nous disons quelque chose, si, d’une mine grave, nous parlions d’ „absolu“ , d’ „infini“ , de „suprasensible“ et autres négations de ce genre ( ovôsv son, 7] to rrjg GrsQrfîeioç ovoficc , /uszct ctfivôouç emvoiaç. — nihil est, nisi negationis nomen, cum obscura notione. Jul. or. 5), que l’on pourrait appeler plus brièvement vsgeloxoxxvyia*): non, nous pourrons nous dispenser de servir de ces plats couverts, mais
’) La ville des coucous dans les nuages. (Aristoph )
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
vides. — Enfin, comme par le passé, nous ne raconterons pas des histoires, que nous ferions passer ensuite pour de la philosophie. Car je suis d’avis que celui-là est encore infiniment loin de posséder une connaissance philosophique du monde, qui s’imagine pouvoir en saisir l’essence historiquement , sous quelque forme que ce soit, et quelque finesse qu’il mette à le dissimuler : c’est cependant le cas, dès que, dans les vues qu’il conçoit sur la nature des choses en soi, il intervient la notion d’un „devenir“ dans le présent, dans le passé ou dans l’avenir (ein Werden, oder Gfewordensein, oder Werdenwerden), dès que „avant“ et „après“ ont pour lui la moindre signification, et dès que, par suite, ouvertement ou hypocritement, il cherche et découvre le point où commence, et celui où finit le monde, avec la route qui va de l’un à l’autre; et dès que, à plus forte raison, l’individu qui croit ainsi faire de la philosophie sait indiquer comment l’homme se trouve placé sur cette route. De semblables systèmes historiques aboutissent le plus ordinairement à une cosmogonie, dont il existe plusieurs variétés, ou à une théorie de l’émanation, ou encore à une doctrine de la segmentation (Abfallslehre); ou bien enfin, lorsque, désespéré de tant de tentatives inutiles dans ces voies, l’on est poussé dans la dernière qui reste, il en résulte une théorie de la création perpétuelle, de la descendance, de la génération, de l’apparition au jour en sortant du sein de la nuit, ou du sombre abîme, ou de la matière première, du chaos sans fond, et mille autres extravagances de cette nature, auxquelles, du reste, il existe un moyer facile de couper court : c’est de faire observer que toute une éternité, c’està-dire un temps infini s’étant déjà écoulé jusqu’au moment présent, tout ce qui pouvait et devait naître doit être né déjà. Car tous ces systèmes de philosophie his-
torique, quelque importance qu’ils cherchent à se donner, et comme si Kant n’avait jamais existé, prennent le temps pour un attribut de la chose en soi et ne vont pas au delà de ce que Kant appelle le phénomène, par opposition à la chose en soi, ou de ce que Platon appelle „ce qui devient toujours et n’est jamais par opposition à ce qui est et ne devient jamais, ou enfin, de ce que les Indiens nomment le tissu de Maia : c’est là précisément ce qui caractérise la connaissance asservie au principe de raison, par laquelle on n’ajrive jamais à l’essence intime des choses, avec laquelle on ne poursuit éternellement que des phénomènes; on s’agite ainsi sans trêve et sans but, semblable à l’écureuil enfermé dans sa roue, jusqu’à ce que, fatigué du manège, on fasse halte en quelque point qu’on prend arbitrairement en haut ou en bas, et qu’on veut contraindre ensuite les autres à accepter avec le même respect. Mais la seule manière vraiment philosophique de considérer les choses, celle qui nous apprend à connaître leur essence et qui nous conduit au delà du phénomène, c’est précisément celle qui ne se préoccupe pas d’où vient le monde, où il va, ni pourquoi il existe, mais qui examine uniquement ce qu’il est ; qui n’envisage pas les choses au point de vue de leurs relations, de leur commencement et de leur fin; en un mot, qui ne les étudie pas selon quelque catégorie du principe de raison, mais qui, tout au contraire, prend pour objet de ses recherches ce qui reste des choses après qu’on les à étudiées selon ce principe, leurs Idées, l’essence du monde, qui apparaît dans les relations sa, ns leur être soumise, et qui reste toujours identique à elle-même. C’est cette connaissance-là qui conduit à la philosophie, comme nous l’avons vue donner naissance à l’art; nous verrons aussi, dans le présent li-
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vre, qu’elle est la source de cette disposition psychique qui seule mène à la sainteté vraie et au salut.
Les trois premiers livres ont fait comprendre, je l’espère, que le monde comme représentation est le miroir de la volonté, dans lequel elle se reconnaît ellemême, avec une clarté et une netteté qui vont grandissant par degrés: c’est dans l’homme que cette conscience arrive à sa perfection, mais l’essence de l’homme ne trouve son expression complète que dans l’enchaînement de ses actions, et c’est la raison, qui rend l’individu capable d’embrasser d’un regard et in abstracto l’unité consciente de sa conduite.
La volonté, considérée purement en elle-même, est inconsciente ; c’est une simple tendance aveugle et irrésistible, telle que nous la rencontrons encore dans la nature des règnes inorganique et végétal et dans ses lois, ainsi que dans la partie végétative de notre propre vie: mais par l’adjonction du monde de la représentation qui s’est développé à son usage, elle acquiert la conscience de son vouloir, ainsi que de l’objet de son vouloir; elle reconnaît que ce qu’elle veut n’est autre chose que le monde, la vie, tels qu’ils sont. C’est pourquoi nous disions que le monde visible est son image ou son objectité; et comme ce que veut la volonté c’est toujours la vie, parce que la vie c’est la manifestation de la volonté pour la représentation, il est indifférent, et c’est un pur pléonasme, si au lieu de dire simplement „la volonté nous disons „la volonté de vivre “.
La volonté étant la chose en soi, la substance, l’essence du monde ; et la vie, le monde visible, le phé-