LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE
nomène, n’étant que le miroir de la volonté; il s’ensuit que la vie accompagnera aussi inséparablement la volonté, que l’ombre accompagne le corps : où il y a volonté, il y aura aussi la vie, le monde. La vie est donc assurée au vouloir-vivre, et aussi longtemps que celui-ci existe en nous, nous n’avons pas à être en peine pour notre existence, même à l’aspect de la mort. Nous voyons bien l’individu naître et mourir; mais l’individu n’est qu’un phénomène; il n’existe que pour la connaissance soumise au principe de raison, qui est le principe d’individuation : dans cet ordre d’idées, certainement l’individu reçoit la vie comme en cadeau : sorti du néant, dépouilié de son cadeau par la mort, il rentre dans le néant. Mais pour qui envisage, comme nous, la vie au point de vue philosophique, c’est-à-dire au point de vue des Idées, ni la volonté ou chose en soi de tous les phénomènes, pi le sujet de la connaissance, spectateur de tous ces phénomènes, ne sont atteints en rien par la naissance et la mort. Naître et mourir appartiennent au phénomène de la volonté, par conséquent à la vie, dont l’attribut essentiel est d’apparaître dans des créatures individuelles, manifestant fugitivement et dans le temps, ce qui en soi ne connaît pas de temps et doit précisément se manifester sous cette forme afin de pouvoir objectiver sa véritable nature. Naissance et mort appartiennent au même titre à la vie, et s’équilibrent l’une l’autre comme conditions réciproques, ou, si l’on aime mieux, comme pôles du phénomène total de la vie. La mythologie indienne, la plus sage de toutes, exprime cette pensée en donnant à Schiwa, qui symbolise la destruction ou la mort (comme Brama, le dernier et le plus pécheur des Dieux symbolise la procréation, la naissance ; et Wishnou, la conservation) pour attributs le collier de têtes de mort
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
et, en même temps, le Lingam, symbole de la génération, lequel apparaît par conséquent ici pour compenser la destruction ; ce qui signifie que la procréation et la mort sont, de leur essence, des corrélatifs qui se neutralisent et se compensent réciproquement. — C’est dans ces mêmes vues que les Grecs et les Romains couvraient leurs précieux sarcophages, tels que nous les voyons encore aujourd’hui, d’ornements représentant des fêtes, des danses, des mariages, des chasses, des combats d’animaux des bacchanales, c’est-àdire, nous montrant les scènes les plus animées de la vie, représentées non seulement sous la forme de ces divertissements, mais encore par des groupes voluptueux, et même par des accouplements de satyres avec des chèvres. Le but évident était de détourner la pensée de la mort de l’individu pleuré, pour la reporter, en l’accentuant énergiquement, vers la vie immortelle de la nature, et de nous montrer par là, bien qu’ils fussent loin d’en avoir la conscience abstraite, que toute la nature n’est que le phénomène et la réalisation de la volonté de vivre. — La forme de ce phénomène c’est le temps, l’espace et la causalité, et par là l’individuation, qui a pour conséquence que l’individu doit naître et mourir ; mais la volonté de vivre, dont l’individu n’est pour ainsi dire qu’un exemplaire ou un spécimen singulier de manifestation, n’en est pas plus affectée que l’ensemble de la nature n’est troublé par la mort d’un être individuel. Car ce n’est pas l’individu, c’est seulement l’espèce, à qui la nature s’intéresse et dont elle poursuit sérieusement la conservation, en l’entourant d’un luxe de précautions par la surabondance inouïe des germes et par le pouvoir immense de l’instinct de reproduction. L’individu, au contraire, n’a aucune valeur pour la nature, et n’en peut