LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
pas avoir, puisque le domaine de celle-ci embrasse un temps infini et un espace infini, comprenant un nombre infini d’individus possibles: elle est toujours prête à abandonner l’individu, qui non seulement est exposé a périr de mille manières et par les causes les plus insignifiantes, mais qui d’avance est voué à la perte, et que la nature elle-même y pousse, dès le moment où il s’est acquitté de la mission qu'il a de conserver l’espèce. La nature exprime par là tout naïvement cette grande vérité, que les Idées seules, et non les individus, ont une réalité véritable, c’est-à-dire, sont l’objectité parfaite de la volonté. Or donc, l’homme étant la nature même, à son degré suprême de conscience de soi, et la nature étant la volonté de vivre objectivée, il n’est que naturel et que juste que l’homme, quand il a saisi ce point de vue et s’y maintient, se console de sa propre mort et de celle des siens, par les regards qu’il jette sur la vie immortelle de la nature, qui n’est autre que lui même. C’est là ce qu’il faut entendre par Schiwa avec le lingam, et par ces antiques sarcophages qui avec leurs images de la vie la plus ardente, crient à leur spectateur désolé : Natura non contristatur.
Ce qui nous prouve encore bien que la naissance et la mort sont des conditions inhérentes à la vie, et essentielles pour ce phénomène de la volonté, c’est que toutes deux se présentent simplement comme l’expression plus prononcée de ce qui constitue aussi tout le reste de la vie. Celle-ci, en effet, n’est autre chose qu’une variation perpétuelle de la matière, avec permanence invariable de la forme : et c’est en cela également que consiste la destructibilité des individus et la constance de l’espèce. La nutrition et la reproduction incessantes ne diffèrent de la génération, et l’excrétion ne
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
diffère de la mort, que quant au degré. Le règne végétal nous présente le premier cas sous une forme facile à bien saisir. La plante est de sa nature une répétition constante de la même pousse, de sa fibre la plus simple, qui se groupe en forme de feuilles et de branches ; c/est un agrégat systématique de plantes semblables, portées les unes par les autres, et dont l’unique tendance est de se reproduire indéfiniment: à cet effet, elle se métamorphose graduellement en fleur et en fruit, qui résument toute son existence et sa tendance ; elle arrive ainsi, par le chemin le plus court, à ce qui était son but constant, et elle réalise là, d’un seul coup et en exemplaires innombrables, ce qu’elle ne faisait jusqu’alors que pratiquer en détail, savoir sa multiplication. Son développement jusqu’à la fructification se rapporte au fruit, comme l’écriture à l’imprimerie. Il en est évidemment de même pour l’animal. Le processus de la nutrition est une génération continuelle, et celui de la génération est une nutrition de puissance supérieure : la volupté pendant l’accouplement, c’est le bien-être renforcé, qui résulte du sentiment de la vie. D’autre part l’excrétion, c’est-à-dire le rejet et l’évaporation de la matière, est identique, sauf le degré, avec la mort qui est l’opposé de la génération. Or nous sommes parfaitement satisfaits de conserver notre forme, et nous ne regrettons pas la matière rejetée; c’est la même attitude qu’il convient de garder, lorsque la mort vient réaliser en gros et dans une plus forte mesure, ce qui se passe chaque jour et à toute heure dans l’excrétion : ainsi que nous restons indifférents dans le premier cas, ainsi devrions-nous ne pas nous épouvanter dans le second. De ce point de vue, il est tout aussi insensé de souhaiter la perpétuité de notre individualité, dont d’autres individus viennent prendre