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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

la place, que de désirer la permanence de la matière de notre corps que d’autre matière vient à tout moment remplacer : n’est-il pas aussi absurde d’embaumer des cadavres, qu’il le serait de conserver soigneusement nos déjections. Pour ce qui est de la conscience individuelle liée au corps de l’individu, le sommeil vient chaque jour la suspendre totalement. Très souvent le passage du sommeil à la mort n’est même pas senti; comme p. ex. dans le cas où l’homme meurt gelé : aussi le sommeil profond ne diffère-t-il pas de la mort quant à sa durée actuelle, mais seulement quant à sa durée future ; en d’autres mots, quant au réveil. La mort est un sommeil dont on a oublié de réveiller le dormeur : mais tout le reste se réveille, ou plutôt, est demeuré éveillé*).

*). La considération suivante pourra, pour ceux à qui elle ne paraîtra pas trop subtile, servir à comprendre que l’individu n’est que le phénomène et non la chose en soi. Tout individu est d’une part sujet de la connaissance, c’est-à-dire condition complémentaire de la possibilité du monde objectif, et d’autre part, phénomène individuel de la volonté, de cette même volonté qui s’objective en toute chose. Mais cette nature double de notre être ne repose pas sur une unité existant par ellemême; sans quoi nous pourrions arriver à la conscience de nous-même par nous-même et indépendamment de tous les objets de la connaissance et du vouloir , tandis que nons ne le pouvons absolument pas: au contraire, lorsque pour essayer de parvenir à cette connaissance, nous descendons en nous-même et que, concentrant notre intelligeuce vers notre intérieur, nous cherchons à nous reconnaître, nous nous perdons dans un vide sans fond, nous nous trouvons semblable à une sphère creuse en verre, du milieu de laquelle résonne une voix dont la cause n’existe pas dans la sphère ; et pendant que nous essayons ainsi de nous comprendre nous-même, nous ne rencontrons, en frémissant, qu’un fantôme inconsistant.

Note de Schop.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

Avant tout, il nous faut bien nous convaincre que la forme du phénomène de la volonté, autrement dit, la forme de la vie ou de la réalité, n'est que le présent , et non l’avenir ni le passé ; ceux-ci n’existent que pour l’abstraction, par l’enchaînement de la connaissance soumise au principe de raison. Aucun homme n’a vécu dans le passé, et aucun homme ne vivra dans l’avenir ; c’est le présent seul qui est la forme propre de toute vie; mais c’est là une propriété assurée, que rien ne peut jamais lui ravir. Le présent est toujours là, avec tout ce qu’il renferme: contenant et contenu restent fermes, inébranlables, comme l’arc-en-ciel au-dessus de la cataracte. Car la vie est assurée à la volonté, et le présent est immuablement assuré à la vie. Certes, quand nous pensons aux milliers d’années écoulées, aux millions d’hommes qui ont vécu, nous nous demandons : Qu’étaient-ils ? Que sont-ils devenus ? — Mais nous n’avons, en revanche, qu’à nous rappeler le passé de notre propre vie, à en évoquer vivement les scènes dans notre imagination, et alors à nous demander de nouveau: Qu’était-ce donc que tout cela? Qu’en est-il advenu ? — Ainsi qu’il en est de notre vie, ainsi en est-il de l’existence de ces millions d’hommes. Ou bien nous faudrait-il croire peut-être que, pour avoir été scellé par la mort, le passé acquerrait une existence nouvelle ? Notre propre passé, même le plus proche, la journée qui vient de s’écouler, n’est plus qu’un vain rêve de l’imagination, et le passé de tous ces millions d’êtres n’est pas autre chose non plus. Qu’est-ce que ce qui a été ? Qu’est-ce que ce qui est ? — Ce qui a été, ce qui est, c’est la volonté, dont la vie est le miroir, et la connaissance séparée du vouloir, qui dans ce miroir aperçoit distinctement cette volonté. Quiconque n’a pas encore saisi, ou ne veut pas saisir cette vérité, quand

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