LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
il se pose les questions ci-dessus touchant la destinée des générations passées, doit en ajouter encore une : il faut qu’il se demande comment il se fait que lui, le questionneur, ait le bonheur de posséder ce présent si précieux, si fugitif, le seul réel ; pourquoi ces centaines de générations, tous ces sages et tous ces héros d’autrefois, tombés dans la nuit du passé, ont disparu dans le néant, tandis que lui, cet insignifiant moi, existe réellement? — ou, en termes plus brefs mais bizarres, il devra se demander pourquoi ce présent, son présent à lui, existe précisément en ce moment-ci, et n’a pas déjà existé dès longtemps ? — En posant cette question bizarre, il considère son existence et son temps comme indépendants l’un de l’autre, et la première comme jetée dans le second: il admet, à vrai dire, deux présents, dont l’un appartient à l’objet, et l’autre au sujet, et s’étonne du hasard heureux qui les a faits coïncider. Mais, en réalité, (ainsi que je l’ai démontré dans ma dissertation sur le principe de raison) ce qui constitue le présent, ce n’est que le point de contact entre l’objet, dont la forme est le temps, et le sujet, qui n’a pour forme aucun des modes du principe de raison. Or, l’objet c’est la volonté devenue représentation, et le sujet est le corrélatif nécessaire de l’objet; mais d’objets réels il n’y en a que dans le présent, car le passé et l’avenir ne renferment que des abstractions et des fantômes de l’esprit : donc, le présent est la forme essentielle et inséparable du phénomène de la volonté. Le présent seul est ce qui est toujours et qui demeure inébranlable. Essentiellement fugitif, quand on le considère empiriquement, il se présente au regard métaphysique, qui voit au delà des formes de la perception empirique, comme l’unique chose permanente, comme le
AFFIRM1TI0N ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
vnunc stans11 des scolastiques. La source et le porteur de son contenu c’est la volonté de vivre, ou la chose en soi ; autrement dit, c’est nous-mêmes. Ce qui naît et passe incessamment, soit pour avoir déjà été, soit pour devoir arriver dorénavant, appartient au phénomène comme phénomène, en vertu des formes de celui-ci qui rendent possibles le naître et le mourir. En conséquence il faut se dire : Qidd fuit ? — Quod est. — Quid erit ? — Quod fuit ; et il faut le prendre au sens littéral des mots et comprendre par là non pas „simïleu mais bien nidemu. Car la vie est assurée à la volonté, et le présent est assuré à la vie. Aussi chacun peut dire : „Je suis à tout jamais possesseur du présent, et il m’accompagnera comme mon ombre à travers l’éternité : par suite, je n’ai plus à m’enquérir d’où arrive le présent, et comment il se fait qu’il existe précisément en cet instant". — On peut comparer le temps à une circonférence tournant incessamment ; la moitié toujours descendante serait le passé ; l’ascendante, l’avenir ; au sommet, le point indivisible que rencontre la tangente, serait le présent qui n’a pas de dimensions ; de même que la tangente n’est pas entraînée dans la rotation, de même est immobile le présent, ce point de contact entre l’objet avec sa forme du temps, et le sujet qui n’a pas de forme puis qu’il est la condition de tout ce qui peut être connu sans pouvoir être connu lui-même. Le temps peut encore être comparé à un fleuve impétueux, et le présent à un rocher contre lequel le fleuve se brise, mais qu’il ne peut emporter. La volonté, comme chose en soi, est tout aussi peu soumise au principe de raison que le sujet de la connaissance, lequel, à certain égard, est finalement aussi la volonté ou sa manifestation ; et de même que la vie, le phénomène, est assuré