‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 67 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

à la volonté, de même aussi lui est assuré le présent, seule forme de la vie réelle. En conséquence, nous n’avons pas à nous enquérir du passé avant la vie, ni de l’avenir après la mort : nous avons à reconnaître que le 'présent est la seule forme sous laquelle la volonté s’apparaît à elle-même *) : cette forme ne lui manquera jamais, mais elle non plus ne lui fera certainement jamais défaut. Celui qui aime l’existence telle qu’elle est, celui qui affirme la vie de tout son pouvoir, celui-là peut donc en toute sécurité la considérer comme infinie, et bannir la crainte de la mort comme une illusion qui lui fait redouter, sans motif, de pouvoir perdre un jour la possession du présent, et qui lui présente l’image trompeuse d’un temps qui serait sans présent. Cette illusion est, par rapport au temps, ce qu’est par rapport à l’espace cette autre illusion, en vertu de laquelle chacun s’imagine que le point occupé par lui sur le globe terrestre est le haut et que tout le reste est le bas: c’est ainsi également que chacun relie le présent à sa propre individualité, s’imaginant qu’avec elle tout présent disparaît, et que le passé et l’avenir en restent alors dépourvus. Mais de même que sur notre globe le haut se trouve en chaque point, de même le présent est la forme de toute vie : craindre la mort parce qu’elle nous arrache le présent, n’est pas plus raisonnable que d’avoir peur de glisser vers le bas du globe terrestre au haut duquel on

*) Scholastici docuerunt, quod aeternitas non sit temporis sine fine aut principio successio, sed Nunc dans; i. e. idem nobis Nunc esse, quod erat Nunc Adamo : i, e. inter nunc et tune nullam esse differentiam.

Hobbes , Leviathan, c. 46

Note de Schopenhauer.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

a l’heureuse chance de se trouver en ce moment. L’objectivation de la volonté a pour forme nécessaire le présent , point indivisible qui coupe le temps se prolongeant à l’infini dans les deux directions, et qui reste inébranlable, pareil à un midi éternel qu’aucune nuit ne tempérerait, ou semblable au soleil réel qui brûle sans relâche pendant qu’il nous semble se plonger au sein de la nuit : craindre la mort comme étant la destruction, c’est comme si le soleil, à son coucher, s’écriait en gémissant : „Hélas ! voilà que je vais me perdre dans la nuit éternelle^ *). Mais en revanche, l’inverse aussi est vrai: celui que le fardeau de la vie accable, celui qui, tout en l’aimant et en l’affirmant, en redoute les douleurs et surtout ne veut pas endurer plus longtemps la pénible destinée qui lui est échue, celui-là espère en vain trouver la délivrance

fi Dans les „Entretiens avec Goethe" (2de éd., vol. I, p. 154) d’Eckermann, Goethe dit: „Notre esprit est un être de nature indestructible; c’est quelque chose qui agit d’éternité en éternité. Il est pareil au soleil, qui pour nos yeux terrestres seulement semble se coucher, mais qui en réalité ne se couche jamais et luit incessamment".— C’est de moi que Goethe tient cette comparaison; ce n’est pas moi qui l’ai puisée chez lui. Je suis convaincu que, dans cet entretien qui date de 1824, il l’a employée par suite d’une réminiscence, inconsciente peut-être, du passage ci-dessus, qui se trouve déjà textuellement dans ma lère édition à la page 401; et qui y est répétée p. 528, comme ici à la fin du §. 65. Cette première édition lui avait été envoyée en décembre 1818 : en mars 1819 il me fit transmettre à Naples, où je me trouvais alors, son approbation par ma soeur; à la lettre de celle-ci il avait joint un billet, dans lequel il avait noté les numéros des pages qui lui avaient particulièrement plu: cela prouve bien qu’il avait lu mon livre.

Note de Schop.

Page 1