LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
dans la mort, et se sauver par le suicide ; le port que lui offre l’Orcus sombre et glacé, dont le calme l’attire, n’est qu’un vain mirage. La terre roule sans cesse du jour à la nuit; l’individu meurt: mais le soleil lui-même brûle sans trêve et le midi est éternel. La volonté de vivre est sûre de vivre : la forme de la vie c’est un présent sans fin ; et peu importe que les individus, phénomènes de l’Idée, naissent et meurent, semblables à des songes fugitifs. — Le suicide nous apparaît donc ici déjà comme un acte inutile et par là insensé : dans la suite de nos considérations il se présentera à nous sous un jour encore moins favorable.
Les dogmes changent et notre savoir est trompeur ; mais la nature ne se trompe pas : sa marche est sûre et elle ne la cache pas. Tout est en entier en elle, et elle est toute entière dans tout. Elle a son centre dans tout être animé : l’animal a trouvé sûrement sa route pour entrer dans l’existence, comme il la trouvera sûrement pour en sortir : dans l’entre temps, il vit sans crainte de la destruction et sans soucis, porté par la conscience d’être la nature même, et d’être impérissable comme elle. L’homme, lui seul, porte en soi la conviction abstraite de sa mort : mais, chose étrange, cette conviction ne vient l’inquiéter que par moments , quand quelque circonstance la rappelle à l’imagination. La réflexion est presque sans force contre la voix puissante de la nature. Dans l’homme aussi, comme dans l’animal qui ne pense pas, règne en permanence cette sécurité, provenant de la profonde conscience d’être lui-même la nature, le monde, ce qui empêche la pensée d’une mort inévitable et toujours imminente de le tourmenter trop vivement et lui permet de poursuivre tranquille-
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTE. 449
ment sa vie, comme si elle ne devait jamais cesser ; cela va même si loin, qu'on pourrait soutenir qu’aucun homme n’a la conviction effective et vivante qu’il lui faut mourir ; sans quoi il ne pourrait exister une aussi grande différence entre son état d’esprit habituel et celui d’un condamné à mort : chacun à la vérité possède cette certitude in abstracto et théoriquement, mais il la met de côté, comme on fait de bien des vérités théoriques qui ne sont pas applicables en pratique, et ne lui donne jamais accès dans sa conscience vivante. Pour quiconque étudie avec attention cette disposition particulière de l’homme, il devient clair que ni l’habitude ni la résignation à l’inévitable ne suffisent à l’expliquer, et que la vraie source, située plus profondément, est celle que nous venons d’indiquer. Cela nous explique encore comment il se fait que le dogme d’une continuation quelconque de l’individu après la mort a toujours existé, et a été en grande considération chez tous les peuples, bien que les preuves sur lesquelles il s’appuie aient toujours dû être fort insuffisantes, tandis que celles de la thèse contraire sont fortes et nombreuses : cette dernière peut même se passer de preuve, car le sens commun la reconnaît pour un fait, que vient corroborer encore la certitude que la nature ne ment ni ne trompe jamais, qu’elle montre franchement et naïvement ce qu’elle est et ce qu’elle fait, et que c’est nous qui voilons tout cela 'de nos illusions, afin de l’interpréter dans le sens qui convient le mieux aux vues bornées de notre esprit.
Nous venons de voir clairement que ce n’est que le phénomène individuel de la volonté qui commence et finit temporellement, mais que cela ne concerne ni la volonté, comme chose en soi, ni le corrélatif de tout objet, le sujet connaissant mais jamais connu ; en outre