LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
que la volonté de vivre est toujours assurée de vivre : — mais ces considérations ne rentrent pas dans ces dogmes de la perpétuité dont il était question tout à l’heure. Car la volonté, considérée comme la chose en soi, et le pur sujet connaissant, cet œil éternel du monde, qui tous deux existent en dehors du temps, ne connaissent pas plus la permanence que la destruction, qui sont des conditions temporelles. Aussi l’égoïsme de l’individu (ce phénomène particulier de volonté, éclairé par le sujet de la connaissance) ne pourra puiser dans les vues que je viens d’exposer, ni aliment ni consolation pour son désir de durer infiniment; pas plus qu’il n’en pourrait puiser dans la certitude qu’après sa mort le reste du monde continuera d’exister; ce qui n’est que l’expression de la même manière de voir, mais en se plaçant à un point de vue objectif, et par suite temporel. Car s’il est constant que l’individu n’est périssable que comme phénomène, et qu’en tant que chose en soi il est indépendant du temps, c’est-à-dire, éternel ; d’autre part ce n’est aussi que comme phénomène qu’il est distinct des autres objets : comme chose en soi il est la volonté qui se manifeste partout, et la mort vient dissiper l’illusion qui sépare sa conscience de la conscience universelle : c’est là la perpétuité. L’exemption de la mort, attribut exclusif de la chose en soi, coïncide, comme phénomène, avec la durée du reste du monde extérieur. *). La conscience profonde, mais à l’état de simple sentiment,
*) Le Véda exprime cette pensée en disant que lorsqu’un homme meurt, son sens de la vue se confond avec le soleil, son odorat avec la terre, son goût avec l’eau, son ouïe avec l’air, sa parole avec le feu,, etc. (Oupnek’hat, vol. I, p. 249 et suiv.); — c’est ce qu’il exprime encore par une cérémonie spé-
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
de ce que nous venons d’élever à l’état de notion distincte, préserve, comme nous l’avons dit, même l’être doué de raison de voir son existence empoisonnée par la pensée de la mort; elle lui donne, en effet, ce courage de vivre, qui soutient tout ce qui est vivant et le fait vivre bravement comme si la mort n’existait pas, aussi longtemps du moins qu’il aime et recherche la vie : néanmoins cela n’empêche pas, que lorsque la mort se montre devant lui en réalité, ou mêm-e seulement en imagination, et qu’il doit la regarder en face, il ne soit saisi de la crainte de mourir et qu’il ne cherche de toute manière à sauver sa vie. Car si son intelligence, tant qu’elle était dirigée sur la vie comme vie, devait aussi reconnaître en elle l’éternité; de même, quand la mort se présente, doitil la reconnaître pour ce qu’elle est, savoir, la fin temporelle de l’individu temporel. Ce que nous redoutons dans la mort ce n’est pas la douleur : car d’une part, la douleur existe évidemment en deçà de la mort, d’autre part nous nous délivrons souvent de la douleur parla mort, ou à l’inverse, nous préférons souvent supporter les plus cruelles souffrances pour nous soustraire un instant encore à une mort qui serait prompte et facile. La mort et la douleur sont donc à nos yeux deux maux distincts : ce que nous craignons dans la mort c’est bien la destruction de l’individu, car c’est sous cette forme qu’elle se montre ouvertement à nous ; et comme l’individu est la volonté de vivre dans une objectivation unique, tout son être se révolte contre
ciale, où le mourant lègue ses facultés et ses sens, un à un, à son fils, dans lequel ils doivent dès lors continuer d’exister. (Ibid. vol. II, p. 82 et suiv.)
Note de Schop.