LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
la mort. — Mais là où le sentiment nous fait ainsi défaut, arrive la raison qui surmonte en grande partie ces pénibles impressions, en nous élevant à un point de vue d’où nous pouvons saisir le général au lieu du particulier. Une connaissance philosophique de l’essence du monde, parvenue jusqu’au point où nous voici arrivés, sans même aller au delà, pourrait aider l’homme à vaincre les terreurs de la mort, et cela dans la proportion même dans laqnelle chez lui la réflexion dominerait le sentiment immédiat. Un homme qui se serait fortement pénétré des vérités que je viens d’établir, mais qui ne serait pas, soit par sa propre expérience, soit par une plus grande portée d’esprit, en état de reconnaître que le fond de la vie est une souffrance perpétuelle; qui, au contraire, serait content de l’existence, qui s’y trouverait parfaitement à l’aise, et qui, en y réfléchissant de sang-froid, désirerait que sa vie durât indéfiniment, ou recommençât sans cesse; celui, enfin, qui posséderait assez d’ardeur de la vie pour en payer les jouissances au prix des soucis et des tourments auxquels elle est soumise, celui-là „ reposerait d'un pied solide sur le sol bien battu de l'éternelle machine ronde11 , et n’aurait rien à redouter : armé de la connaissance que nous lui avons inculquée, il verrait d’un œil indifférent la mort arriver sur les ailes du temps; il la regarderait comme une apparence mensongère, comme un fantôme impuissant, fait pour effrayer les faibles, mais qui n’a pas de pouvoir sur celui qui sait qu’il est lui même cette volonté dont le monde entier est l’objectivation ou la copie; que la vie lui est assurée pour toujours, ainsi que le présent, cette forme réelle et unique du phénomène de la volonté : cet homme-là, aucun passé, ni aucun avenir infini, dans lesquels il n’existerait pas, ne sauraient l’intimider,
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
car il les considère comme le vain mirage, comme le tissu de la Maia ; et il craindra aussi peu la mort que le soleil craint la nuit. — C’est cette manière de voir que Krischna, dans le Bhagavat Gîta, enseigne à son élève débutant Ardschoun, quand celui-ci, à l’aspect des armées qui vont en venir aux mains, est pris de tristesse (à peu près comme Xerxès) et veut renoncer à la lutte pour éviter la mort de tant de milliers d’hommes : Krischna parvient à le convaincre, et dès lors la destruction de tant d’existences ne l’arrête plus: il donne le signal de l’attaque. — C’est aussi ce qu’exprime le Prométhée de Goethe, surtout quand il dit : „ Me voici formant des hommes — à mon image , — une race égale à moi, — pour souffrir, pour pleurer,— pour jouir et se divertir , — et pour ne pas s’inquiéter de toi , — comme moi! — C’est également à ce résultat qu’aboutirait la philosophie de J. Bruno et celle de Spinoza, si leurs erreurs et leurs imperfections ne venaient pas troubler ou affaiblir la conviction. La philosophie de Bruno n’a pas de véritable morale; celle de la philosophie de Spinoza, ne ressort pas du tout de ses doctrines : quoique belle et louable en soi, elle ne s’y rattache que par des arguments faibles et par de visibles sophismes. — Enfin, c’est à ce même point de vue que se trouveraient placés bien des gens, si leur connaissance marchait de pair avec leur volonté, c’est-à-dire s’ils étaient capables de chasser toute illusion afin de se comprendre parfaitement eux-mêmes. Car c’est là, pour la connaissance, le point de vue absolu de l’affirmation du vouloir -vivre.
Voici ce que j’entends par la volonté s’affirmant : bien que son objectité, c’est-à-dire la vie et le monde, lui ait fait reconnaître nettement et entièrement sa propre essence, sous forme de représentation,