LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
cette connaissance n’arrête nullement son vouloir; elle continue à désirer la vie telle qu’elle est et telle qu’elle vient de l’apprendre; et de même qu’elle la voulait, comme impulsion aveugle, sans la connaître, de même elle la veut maintenant, même après connaissance, avec conscience et réflexion. — L’opposé, la négation de la volonté de vivre a lieu, lorsque la connaissance anéantit son vouloir; les phénomènes isolés qu’elle reconnaît n’agissent plus sur elle comme motifs pour la stimuler; au contraire, dans la conception des Idées, qui reflètent sa propre image et lui apprennent à connaître l’essence du monde, elle trouve un quiétif qui la calme et la porte à s’annuler librement elle-même. Ces notions, entièrement nouvelles et difficiles à comprendre, exprimées sous ces formes générales, deviendront, je l’espère, parfaitement claires après que j’aurai exposé, ainsi que je vais le faire bientôt, les phénomènes, ou plutôt dans ce cas, les actions par lesquelles se manifestent, d’une part l’affirmation à ses différents degrés, et d’autre part la négation. Car toutes deux dérivent, à la vérité, de la connaissance; mais non d’une connaissance abstraite qu’on puisse bien exprimer en paroles; c’est plutôt d’une connaissance vivante, qui ne se traduit que par des faits et par la conduite de l’homme, indépendamment des dogmes quelconques qui peuvent occuper sa raison sous forme de notions abstraites. Mon seul but ici est de les exposer toutes, deux et de chercher à les bien faire comprendre, mais nullement d’imposer ou de recommander l’une ou l’autre; ce qui serait du reste aussi absurde qu’inutile, puisque la volonté est en soi absolument libre, qu’elle se détermine uniquement par elle-même et qu’elle ne connaît pas de lois. — C’est cette liberté, et son rapport avec la nécessité, que nous avons à examiner maintenant et à
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
bien préciser, avant de passer à l’exposé annoncé plus haut; nous avons aussi à présenter sur la vie, dont l’affirmation ou la négation sont notre problème, quelques considérations générales concernant la volonté et les objets de la volonté; cela nous aidera grandement à comprendre, dans son essence la plus profonde, la signification morale de la conduite, qui fait l’objet de notre étude.
Le présent ouvrage, je l’ai déjà dit, n’est que le développement d’une seule pensée ; il s’ensuit que toutes ses parties ont entre elles la relation la plus étroite ; non seulement chacune d’elles a un rapport nécessaire avec celle qui la précède immédiatement, et la suppose connue du lecteur, comme c’est le cas pour tous les ouvrages de philosophie qui se composent uniquement d’une suite de déductions, mais chaque partie se relie encore à chacune des autres et en suppose la connaissance : cette méthode demande que le lecteur ait présent à la mémoire non seulement ce qui précède immédiatement, mais tout ce qui a précédé jusque là, de manière à pouvoir rattacher la pensée actuelle à une pensée antérieure, quelle que soit la distance qui l’en sépare; c’est là une condition que Platon exige également, car dans ses Dialogues, à la marche si compliquée, il ne reprend son thème fondamental qu’après de longs épisodes, qui ont servi cependant à élucider sa pensée. Dans le présent ouvrage cette condition est obligatoire, vu que le seul moyen que j’avais de rendre mon unique pensée était de la décomposer et de la mettre sous forme de quatre considérations, mais que cette forme, loin d’être essentielle, est entièrement artificielle. — Pour exposer et faire saisir plus facilement ma pensée, j’ai distingué quatre points de vue principaux, formant chacun un livre, et j’ai eu soin de bien en-