LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
autre, c’est-à-dire changer, ni sortir de la série, c’està-dire disparaître. L’homme est, comme toute autre partie de la nature, objectité de la volonté : aussi tout ce que nous venons de dire s’applique également à lui. Ainsi que toute chose dans la nature a ses forces et ses qualités, qui, contre une action déterminée, réagissent d’une manière déterminée, et constituent son caractère ; ainsi, lui aussi, a son caractère , en vertu duquel les motifs provoquent ses actes avec nécessité. C’est par ces actes que se manifeste son caractère empirique, et celui-ci dévoile le caractère intelligible, la volonté en soi, dont il est le phénomène déterminé. Mais l’homme est le phénomène le plus parfait de la volonté : sa conservation exigeait qu’il fût assisté d’une intelligence tellement développée qu’elle fût capable de s’élever jusqu’à devenir, dans la représentation, une répétition adéquate de l’essence du monde; cette répétition, ce miroir qui réfléchit le monde, c’est la conception des Idées : nous l’avons appris dans le 3me livre. La volonté peut donc, chez l’homme, parvenir à la pleine conscience de soi : elle peut reconnaître clairement et entièrement sa propre essence, telle qu’elle se reflète dans le monde entier. La connaissance poussée à ce degré donne naissance à l’art, ainsi que je l’ai exposé dans le 3me livre. Mais la suite de nos considérations nous montrera encore un autre résultat : nous verrons que cette faculté, employée par la volonté à s’étudier elle-même, permet à celle-ci de s’affirmer ou de se nier, dans son phénomène le plus parfait: de manière que la liberté, qui autrement n’appartient jamais qu’à la chose en soi, peut dans ce cas se montrer aussi dans le phénomène ; et comme elle en supprime l’essence pendant que l’individu continue d’exister dans le temps, elle provoque l’antagonisme du phénomène avec
lui-même, et crée ainsi l’état de sainteté et de renoncement. — Mais tout cela ne deviendra compréhensible pour nous qu’à la fin de ce livre. — Pour le moment je ne veux qu’indiquer ici, d’une manière générale, que l’homme se distingue de tous les autres phénomènes de la volonté, en ce que la liberté, c’est-à-dire la qualité de ne pas dépendre du principe de raison, qualité qui n’appartient qu’à la chose en soi et qui est en contradiction avec le phénomène, peut éventuellement surgir aussi dans ce dernier, où elle se manifeste fatalement comme une contradiction du phénomène avec soi-même. Dans ce sens, on peut certainement dire que non seulement la volonté en soi, mais que l’homme aussi est libre, et qu’on peut le distinguer par là de tous les autres êtres. Mais comment il faut entendre cela, c’est ce que la suite nous enseignera; pour le moment nous n’avons pas encore à nous en occuper. Car, avant tout, nous avons à écarter une erreur, qui consiste à croire que la conduite d’un individu déterminé n’est pas soumise à la nécessité, c’est-à-dire que le pouvoir du motif est moins positif que celui de la cause, ou d’une conclusion tirée de prémisses données. La liberté de la volonté comme chose en soi, abstraction faite du seul cas exceptionnel mentionné plus haut, ne se transmet pas directement à son phénomène, pas même à celui où cette volonté apparaît le plus visiblement, savoir à l’animal raisonnable et possédant un caractère individuel, en d’autres mots, à la personne humaine. Celle-ci n’est jamais libre, quoiqu’elle soit le phénomène d’une volonté libre : car elle est précisément un phénomène déterminé déjà par cette volonté libre, et, en se soumettant à la forme de tout objet, savoir au principe de raison, elle développe, il est vrai, l’unité de 1a. volonté dans une plu-
ralité d’actions, mais cette pluralité conserve la rigueur d’une loi naturelle, à cause de l’unité extra-temporelle de cette volonté en soi. En même temps, comme c’est cette même volonté libre qui se montre dans la personne et dans toute la conduite humaine, à laquelle elle se rapporte comme une notion à sa définition? chaque action isolée doit aussi être attribuée à la volonté libre, et c’est aussi comme libre qu’elle se présente tout d’abord à la conscience : voilà, comme nous l’avons dit dans le 2d livre, pourquoi chaque homme, a priori (c’est-à-dire, ici par un sentiment primitif), se croit libre aussi dans chacun de ses actes, en ce sens, que dans chaque cas donné il croit pouvoir accomplir n’importe quelle action ; ce n’est qu’a posteriori, par l’expérience et en méditant sur celle-ci, qu’il reconnaît que ses actes résultent, avec entière nécessité, de son caractère combiné avec les motifs. Yoilà aussi comment il se fait que le vulgaire des hommes et jusqu’aux plus incultes d’entre eux, n’écoutant que leur sentiment, soutiennent avec chaleur la liberté parfaite de toutes les actions isolées, tandis que les grands penseurs, et même les doctrines religieuses plus profondes, l’ont niée. Mais lorsque l’on s’est bien rendu compte que toute l’essence de l’homme n’est que volonté, et l’homme lui-même que phénomène de cette volonté; que ce phénomène a le principe de raison — ici, loi de motivation — pour forme nécessaire et reconnaissable déjà au point de vue subjectif; l’on ne peut pas plus douter de la fatalité de l’action, étant donnés le caractère et les motifs, qu’on ne douterait que, dans le triangle, la somme des trois angles est égale à deux droits. — La nécessité de chaque acte de la conduite a été suffisamment établie par Priestley dans sa „ Doctrine of philosophical necessity“; mais c’est
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
Kant*) qui a eu réminent mérite de démontrer le premier la compatibilité de cette nécessité avec la liberté de la volonté en soi, c’est-à-dire en dehors du phénomène, en montrant la différence entre le caractère intelligible et le caractère empirique : cette distinction, je l’admets pleinement, car le premier est la volonté, comme chose en soi, en tant qu’elle apparaît à un degré déterminé dans un individu déterminé ; et l’autre est ce phénomène lui-même, tel qu’il se manifeste dans le temps, par la conduite de l’homme, et dans l’espace, par sa corporisation même. La meilleure expression pour faire comprendre leur rapport, est celle que j’ai employée dans la dissertation servant d’introduction au présent ouvrage **), où je disais que le caractère intelligible de l’homme est un acte extra-temporel de volonté, par conséquent indivisible et invariable, dont le phénomène, développé et multiplié dans le temps, l’espace et les formes du principe de raison, constitue le caractère empirique , tel qu’il se montre expérimentalement dans l’ensemble de la conduite et dans toute l’existence de l’individu. De même que l’arbre est le phénomène, incessamment répété, d’une seule et même pousse, dont la fibre est la forme la plus simple, et dont feuille, tige, branche et tronc ne sont que l’agglomération constante et visible; de même toutes les actions de l’homme sont la manifestation, toujours renouvelée et ne variant légerèment que dans
*) „Crit. de la raison p.“ lre éd., p. 532—558; 5m® éd., p. 560—586; et „Crit. de la r. pratique", 4me éd. p. 169 — 179. — Edit. Rosenkranz, p. 224—231.
Note de Schop.
**) Schopenhauer entend par là la „ Quadruple racine du Pr. de Raison suffisante.
Le trad.
la forme, de son caractère intelligible; et l'induction résultant de la somme de ces actions nous donne son caractère empirique. - Du reste je n’entends pas répéter ici, en le remaniant, l’inimitable exposé de Kant: je dois admettre que le lecteur le connaît.
En 1840, dans mon mémoire couronné, j’ai traité à fond et avec tous les développements nécessaires l’important chapitre du libre arbitre: j’y ai nommément montré d’où naissait cette illusion, par suite de laquelle on croit découvrir dans sa conscience, comme fait réel, une liberté absolue, et empiriquement connue, de la volonté, un „liberum arbitrium indifferentiae:“ car c’est précisément sur ce point, très judicieusement choisi, que la question avait été posée pour le concours. J’y renvoie donc le lecteur, ainsi qu’au §. 10 de mon autre mémoire de concours, sur le fondement de la morale: les deux ouvrages ont été publiés réunis, sous le titre: „Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique. “ Par suite, je supprime dans la présente édition ce qu’à cette même place de la lore, je disais, d’une manière encore fort incomplète, sur la nécessité des actes de volonté, et j’y substitue une courte explication destinée à bien élucider l’illusion dout je parlais ci-dessus: cette explication, qui présuppose le chapitre 19 du 2d volume, ne pouvait conséquemment pas être donnée dans le mémoire mentionné plus haut.
Sans compter que, puisque la volonté est la véritable chose en soi, donc primaire et indépendante, ses actes, bien que déjà déterminés, doivent également être accompagnés, dans la conscience, du sentiment de leur nature primitive et autonome; — l’apparence d’une liberté empirique de la volonté (au lieu d’une liberté transcendantale, qui lui appartient effectivement), c’està-dire de la liberté des actions une à une, résulte en-
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
core de la position séparée et subordonnée de l’intellect à l’égard de la volonté, dont nous avons traité dans le chapitre 19 du 2d volume, surtout à l’alinéa 3. En effet, l’intellect n’est informé des décisions de la volonté que a posteriori et empiriquement. Il n’a donc pas de données pour savoir quelle sera cette décision, en présence d’un choix à faire. Car il n’a aucune connaissance du caractère intelligible, en vertu duquel, les motifs étant donnés, une seule décision est possible et, par suite, nécessaire; il ne peut connaître que le caractère empirique, et cela successivement par ses actes isolés. Il semble alors à l’entendement conscient (intellect) que, tel cas se présentant, deux résolutions opposées seront également possibles pour la volonté. C’est comme si l’on disait d’une perche verticale, écartée de sa position d’équilibre, et qui oscille de part et d’autre, qu 'elle peut tomber à droite ou à gauche; mais ce „elle peut11 n’a qu’un sens subjectif, et signifie en réalité „en tant que les données nous sont connues car, objectivement, la direction de la chute est nécessairement déterminée dès que l’oscillation commence. Il en est exactement de même pour la volonté individuelle : sa décision n’est indéterminée que pour son spectateur, l’intellect; l’indétermination est relative et subjective, c’est-à-dire qu’elle n’existe qu’ à l’égard du sujet connaissant; mais en soi et objectivement, en présence d’un choix à faire, la décision est immédiatement déterminée et nécessaire. Seulement la détermination n’arrive à notre connaissance que par la décision qui la suit. Il est même un moyen de nous convaincre empiriquement que les choses se passent ainsi: quand, par exemple, nous nous trouvons en présence d’un choix à faire, important et difficile, mais soumis préalablement à une condition dont la