LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
réalisation n’est pas encore arrivée, de manière que pour le moment nous ne pouvons rien y faire, et que nous devons rester passif. Nous nous mettons alors à réfléchir au parti à prendre quand se réaliseront les circonstances qui nous donneront notre liberté d’action et de décision. Le plus souvent il arrive que l’un des partis est recommandé par la prudence et la raison, tandis que l’autre est plus conforme à notre penchant immédiat. Tant que nous devons rester inactif, toute la prépondérance semble demeurer du côté de la raison; mais nous prévoyons déjà avec quelle puissance l’autre côté nons attirera, quand le moment d’agir sera venu. Jusque là nous travaillons à nous rendre compte des motifs qui militent en faveur de chacune des deux alternatives : nous pesons froidement le pour et le contre, afin que ces motifs puissent agir de toute leur force sur notre volonté quand le moment sera venu, et afin qu’une erreur de l’intellect n’induise pas celle-là à se décider autrement qu’elle ne le ferait si tout agissait uniformément. Mais aussi voilà tout le rôle de l’intellect en présence d’un choix à faire : il ne peut qu’exposer clairement les raisons respectives. Quant à la décision effective, il l’attend aussi passif et avec la même fébrile curiosité que s’il s’agissait de celle d’une volonté étrangère. Il est donc fort compréhensible' qu’à son point de vue les deux décisions lui paraissent également possibles: or, c’est là précisément ce qui constitue l’illusion d’une liberté empirique de la volonté. La décision n’arrive, il est vrai, à la connaissance de l’intellect que par l’expérience, comme résultat final de l’affaire; mais elle est née de la nature intime, du caractère intelligible de la volonté individuelle dans son conflit avec des motifs donnés, et par conséquent, avec une nécessité absolue. L’intellect
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 465
ne peut, dans tout cela, qu’éclairer autant que possible et de tous les côtes, la nature des motifs; mais il ne peut déterminer la volonté elle-même; car non seulement il ne peut d’aucune façon arriver jusqu’à elle, mais encore, comme nous l’avons vu, elle lui est tout à fait incompréhensible.
Si, dans les mêmes circonstances, l’homme pouvait agir une fois d’une façon et une autre fois d’une autre, il faudrait que dans l’intervalle sa volonté eût pu se modifier: cela supposerait qu’elle existe dans le temps, dans lequel seul un changement est possible; mais alors de deux choses l’une: ou bien la volonté n’est que phénomène, ou bien le temps est un attribut de la chose en soi. D’après cela, nous voyons que la discusion au sujet de la liberté de chaque action, au sujet du lïberum arbitrium indifferentiae, roule en réalité autour de la questien de savoir si la volonté existe dans le temps, ou non. Si, comme l’enseigne Kant, et comme il résulte nécessairement de tout mon exposé, la volonté est la chose en soi, placée en dehors du temps et de toute forme du principe de raison, il s’ensuit que non seulement l’homme, dans les mêmes conditions, doit agir de la même manière et que toute mauvaise action est le sûr garant d’une infinité d’autres, que l’individu doit commettre et qu’il ne peut s’empêcher de commettre ; mais encore, ainsi que le dit Kant, si le caractère empirique et les motifs pouvaient être pleinement connus, il serait facile de calculer à l’avance la conduite à venir de l’homme, comme on calcule une éclipse de soleil ou de lune. Le caractère est aussi conséquent que la nature : toutes les actions, une à une, s’accomplissent en harmonie avec le caractère, exactement comme tout phénomène se réalise conformément à sa loi naturelle :