LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
la cause, dans ce second cas, et le motif, dans le premier, ne sont que des causes occasionnelles, comme je l’ai montré dans le 2d livre. La volonté, dont toute l’essence et l’existence humaines ne sont que la manifestation, ne peut se démentir dans les cas isolés, et ce que l’homme veut en total, il doit toujours le vouloir en détail aussi.
Cette hypothèse d’une liberté empirique de la volonté, d’un libre arbitre d’ indifférence, est intimément liée à ce fait d’avoir placé l’essence de l’homme dans une „âme,“ qui originairement serait un être „connaissant,u ou mieux encore, un être „ abstraitement pensant, “ et qui n’arriverait que subsidiairement et comme conséquence à être un „être voulant “, et d’avoir donné ainsi à la volonté une nature secondaire, quand c’est la connaissance qui en réalité est secondaire. La volonté a même été considérée comme un mode de la pensée, et on l’identifiait avec le jugement, surtout dans les systèmes de Descartes et de Spinoza. D’après cela, chaque homme serait devenu ce qu’il est à la suite de sa connaissance : il vient au monde comme un zéro moral; il reconnaît alors les choses d’ici bas, et se décide, en conséquence, à être tel ou tel, à se conduire de telle ou telle façon; il pourrait aussi, acquérant de nouvelles connaissances, adopter une autre conduite, par conséquent, devenir encore un autre homme. En outre, selon cette théorie, il commencerait par reconnaître qu’ une chose est bonne, et à cause de cela il la voudrait : tandis qu’au contraire, il la veut d’abord, et la qualifie ensuite de bonne. En effet, il ressort du fond même de ma théorie que la première manière de voir est le renversement complet du véritable rapport. C’est la volonté qui est le primordial , le primitif ; l’intelligence est venue plus tard
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
se joindre à elle; c’est un simple instrument appartenant au phénomène de la volonté. En conséquence, tout homme est ce qu’il est de par sa volonté, et son caractère est primitif, puisque c’est le vouloir qui est la base de son être. Par la connaissance qui est venue s’y joindre il apprend, au cours de l’expérience, ce qu’il est , ou autrement dit, il apprend à connaître son caractère. Donc, il se reconnaît conséquement à sa volonté et conformément à la nature de celle-ci, tandis que, dans l’ancienne théorie, il veut conséquemment et conformément à sa connaissance. Selon ce système, l’homme n’aurait qu’à réfléchir comment il aimerait le mieux être, et il le serait: voilà ce qu’il appelle le libre arbitre. Celui-ci consiste donc en réalité en ce que l’être humain est sa propre oeuvre, créée à la lumière de la connaissance. Pour moi, je dis au contraire, qu’il est son propre ouvrage avant toute connaissance, et que celle-ci vient simplement s’y joindre afin de l’éclairer. Aussi ne peut il pas pas décider d’avoir tel ou tel caractère, et ne peut-il jamais en changer : ce qu’il est, il l’est une fois pour toutes, et il le reconnaît successivement. Dans l’autre système l’homme veut ce qu’il reconnaît ; dans le mien il reconnaît ce qu’il veut.
Les Grecs appelaient le caractère „rjO-oçu, et ses manifestations, c’est-à-dire les mœurs or ce
mot dérive de „sl)-oçu, habitude : ils l’avaient choisi afin d’exprimer métaphoriquement la constance du caractère par la constance de l’habitude. To yaç rjttoç ano xov siïovç eysi %7jv en wvv fxi (xv. ijxhxf] yaQ xaXenai ôia to sihlsa&cu (a voce e&oç, i. e. consuetudo, rj&oç est appellatum : ethica ergo dicta est ano % ov sfhÇea&ai, sive ab assuescendo), dit Aristote. (Eth. magna, I, 6, p. 1186, et Eth. Eud., p. 1220, et Eth. Nie., p. 1103,