LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
se trompait dans les moyens ; elles pourront bien l’amener même à chercher par des voies toutes différentes, ou à placer dans un tout autre objet qu’auparavant, le but qu’elle ne cesse de poursuivre en vertu de sa nature intime : mais elle ne réussiront pas à lui faire vouloir quelque chose de vraiment différent de ce qu’elle a toujours voulu ; cette chose est immuable, car elle est ce qui constitue la volonté même, et c’est celle-ci qu’il faudrait donc supprimer. Néanmoins, l’autre partie, savoir la modification possible de la connaissance et, par suite, de la conduite, va si loin que ce but invariable, fût-il par ex. le Paradis de Mahomet, la volonté cherchera à y arriver une fois dans le monde réel, une autre fois dans un monde imaginaire et qu’elle choisira ses moyens en conséquence, en recourant dans le premier cas à la prudence, à la force ou à la fourbe, dans le second, à la continence, à la justice, à la charité ou au pèlerinage à la Mecque. Mais son aspiration n’a pas changé pour cela, et elle-même encore moins. Si sa conduite nous apparaît effectivement bien différente à différentes époques, son vouloir n’en est pas moins resté parfaitement le même. Velle non discitur.
Ponr que les motifs agissent il ne suffit pas de leur présence ; il faut encore qu’ils soient reconnus : car, selon la juste expression des scolastiques, déjà mentionnée par moi, causa finalis movet non secundum suum esse reale, sed secundum esse cognitum. Pour que, par ex., chez tel homme le rapport entre l’égoïsme et la compassion se fasse jour, il ne suffit pas qu’il possède de la fortune et qu’il voie la misère d’autrui; il faut encore qu’il sache comment on peut se servir de la richesse non seulement pour soi mais aussi pour les autres : il ne suffit pas non plus qu’il voie la souffrance d’autrui,
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
il doit encore connaître ce que c’est que la souffrance, et aussi ce que c’est que la jouissance. Peutêtre ne savait-il pas tout cela aussi bien à une première occasion qu’à une seconde; et si ensuite, dans un cas semblable, il agit différemment, cela tiendra uniquement à ce que, pour la partie relative à leur connaissance, les circonstance au fond sont autres, bien qu’au premier abord elles semblent être identiques.— De même que l’ignorance de circonstances réellement existantes leur enlève toute action, de même, en revanche, des circonstance entièrement imaginaires peuvent agir à l’égal de la réalité, et cela non pas seulement dans le cas d’une illusion unique, mais d’une manière générale et suivie. Quand, par ex., on est parvenu à convaincre un homme que tout acte de bienfaisance lui sera payé au centuple dans la vie future, cette conviction aura pour lui la valeur et l’effet d’une lettre de change parfaitement sûre à très longue échéance, et cet homme pourra donner alors par égoïsme, comme il prendrait, au contraire, par égoïsme s’il avait une conviction différente. Mais lui-même n’a pas changé : velle non discitur. C’est cette puissante influence de la connaissance sur la conduite, malgré l’immutabilité de la volonté, qui fait que le caractère ne se développe que progressivement et que ses différents traits ne se montrent que par degrés. Aussi apparaît-il différent à chaque âge de la vie, et une jeunesse violente, emportée, peut être suivie d’une âge viril posé et modéré. C’est particulièrement le côté mauvais du caractère que le temps fera ressortir toujours plus vigoureusement : mais parfois aussi l’homme arrive à refréner volontairement des passions auxquelles il s’abandonnait dans sa jeunesse, et cela parce que c’est maintenant seulement qu’il a appris à connaître les motifs contraires.