LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
A ussi, à l’origine, sommes-nous tous innocents, ce qui signifie simplement que ni nous ni les autres ne connaissons la méchanceté de notre propre narure : c’est qu’elle ne se manifeste qu’en vertu de motifs, et que ceux-ci ne sont reconnus qu’avec le temps. Nous finissons à la longue par nous connaître nous-même, et nous nous voyons bien différents de ce que nous nous croyions être a priori ; souvent alors nous en sommes épouvantés.
Le repenti r ne naît jamais de ce que c’est la volonté (car c’est chose impossible), mais de ce que c’est la connaissance qui s’est modifiée. Ce qu’il y avait d’essentiel et de spécial dans ce que j’ai jamais voulu, je dois le vouloir encore : car je suis moi-même cette volonté qui est placée en dehors du temps et du changement. Aussi ne puis-je jamais me repentir de ce que j’ai voulu, mais bien de ce que j’ai fait ; car, guidé par de fausses notions, j’ai fait autre chose que ce qui était conforme à ma volonté. Se rendre compte de cela quand la connaissance s’est rectifiée, voilà le repentir. Et ceci n’est pas vrai seulement de ce qui touche à l’expérience de la vie, au choix des moyens et à l’appréciation exacte du but le mieux approprié à ma véritable volonté ; cela est tout aussi vrai du côté purement moral de la conduite. Par exemple, je puis avoir agi plus égoïstement qu’il n’est conforme à mon caractère, parceque j’ai été induit en erreur par une idée exagérée que je me faisais du besoin dans lequel je me trouvais moimême, ou bien de l’astuce, de la fausseté, de la méchanceté des autres, ou encore, parceque j’ai agi trop précipitamment, c’est-à-dire sans réflexion, en me laissant déterminer, non par des motifs nettement reconnus in abstracto , mais par des motifs de simple
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
intuition, par l’impression du moment, par l’émotion qui en a résulté et qui a été si forte que je n’avais pas proprement l’usage de ma raison ; mais dans ce cas aussi le retour à la réflexion n’est autre chose qu’une connaissance rectifiée, pouvant donner naissance au repentir, lequel s’annoncera toujours par des efforts pour réparer le passé le mieux possible. Remarquons toutefois que, afin de s’abuser soi-même, on se prépare d’apparentes précipitations qui, au fond, sont des actes secrètement prémédités. Car il n’est personne que nous trompions et que nous flattions par des artifices aussi subtils, que nous-même. — Mais le contraire du cas cité peut se présenter : trop de confiance dans les autres, ou l’ignorance de la valeur relative des biens de la vie, ou bien quelque dogme abstrait, auquel je ne crois plus en ce moment, peut me porter à agir moins égoïstement qu’il n’est conforme à mon caractère, et me préparer ainsi un repentir d’un autre genre. Le repentir est donc toujours une connaissance plus exacte du rapport entre l’action et l’intention réelle. — De même que la volonté, en tant qu’elle ne manifeste ses Idées que dans l’espace, c’est-à-dire, par la simple configuration, rencontre l’antagonisme de la matière soumise déjà au pouvoir d’autres Idées, savoir des forces naturelles, qui permettent rarement à la figure aspirant à devenir visible de se produire parfaitement pure et distincte, autrement dit dans toute sa beauté ; de même la volonté, quand elle se manifeste dans le temps seul, c’est-à-dire par des actes, rencontre un empêchement analogue dans la connaissance, qui lui fournit rarement des données bien précises, ce qui fait que l’action ne réussit pas à correspondre entièrement à la volonté et qu’elle prépare ainsi le repentir. Je le répète donc, le repentir naît toujours