LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
d’une connaissance rectifiée et jamais du changement impossible de la volonté. Le remords que donne un acte n’est rien moins que du repentir ; ce n’est que la souffrance que fait éprouver la connaissance de soimême, prise en soi, c’est-à-dire comme volonté. Il repose précisément sur la conviction acquise que la volonté est restée la même. Si elle avait changé, si le remords n’était que du repentir, celui-ci s’annulerait soimême ; car le passé ne pourrait plus éveiller d’angoisse dans la conscience, puisqu’il serait la manifestation d’une volonté qui n’est plus celle du repentant. Je reviendrai plus loin en détail sur le remords.
Cette influence que la connaissance, en sa qualité d’agent intermédiaire des motifs, exerce, non sur la volonté, mais sur sa manifestation par des actes, établit aussi la différence principale entre la conduite de l’homme et celle de l’animal, car leurs modes de connaissance diffèrent considérablement l’un de l’autre. L’animal, en effet, n’a que des représentations intuitives; l’homme, en vertu de la raison, possède, en outre, des représentations abstraites, des notions. Bien que les motifs agissent avec la même nécessité sur l’animal que sur l’homme, ce dernier seul néanmoins possède le privilège d’une parfaite détermination élective („ Wahlentscheidungu) qui a été souvent considérée comme constituant la liberté de la volonté dans les actions, bien qu’elle ne soit autre chose que la possibilité d’un conflit, qui doit se poursuivre jusqu’à un résultat définitif, entre plusieurs motifs, dont le plus fort détermine alors nécessairement la volition. Mais pour cela il faut que ces motifs aient revêtu la forme de concepts, car ce n’est que par l’intermédiaire de ceux-ci qu’une délibération véritable, c’est-à-dire une appréciation de motifs de conduite opposés, devient
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
possible. L’animal n’a de choix qu’entre des motifs présents et visibles ; ce choix est donc restreint à la sphère étroite de son appréhension actuelle et intuitive. Aussi n’est-ce que chez les animaux que la nécessité avec laquelle s’effectue la détermination de la volonté par les motifs, et qui est égale à celle de l’effet par la cause, peut se manifester visiblement et directement; car ici l’observateur a sous les yeux, et d’une manière immédiate, les motifs en même temps que leur effet; par contre, chez l’homme, les motifs sont presque toujours des représentation abstraites, que le spectateur ignore, et de plus, la nécessité de leur action se dissimule, pour l’agent actif lui-même, derrière leur conflit. En effet ce n’est que in abstracto , sous forme de jugements et d’enchaînements de conclusions, que plusieurs représentations peuvent coexister dans la conscience, et réagir ensuite les unes contre les autres, libres de toute condition de temps, jusqu’à ce que la plus énergique l’emporte sur le reste et détermine la volonté. C’est là la parfaite détermination élective („vollkommene Wahlentscheidung“) ou faculté de délibération, que l’homme possède par préférence à l’animal et qui lui a fait attribuer un libre arbitre, parce qu’on a supposé que le vouloir est un simple résultat d’opérations intellectuelles, qui ne se fonde sur aucune impulsion instinctive ; tandis qu’en réalité, les motifs n’agissent que sur la base et à la condition d’un instinct bien déterminé, qui, chez l’homme, est un instinct individuel, en d’autres mots, un caractère. On trouvera un exposé plus détaillé de cette faculté de délibération, et de la différence qu’elle établit entre la volition consciente (Willkür) chez l’homme et chez l’animal, dans „Les deux problèmes fondamentaux de