‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 8 sur 167 · LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

sique ; après quoi seulement elle commence à expliquer ; ce qui consiste à indiquer avoc la fidélité des mathématiques, comment, où et quand chaque force se manifeste, et à rapporter chaque phénomène qu’elle rencontre à une de ces forces. Autant en font la physique, la chimie, et la physiologie dans leurs domaines respectifs, avec la différence qu’elles contiennent beaucoup plus d’hypothèses etfournissènt beaucoup moins de résultats. Conséquemment, l’explication étiologique, même la plus parfaite, de l’ensemble de la nature, ne serait rien qu’un catalogue des forces inexplicables, et une désignation fidèle de la règle suivant laquelle leurs manifestations se succèdent et se remplacent mutuellement dans le temps et dans l’espace : quant à l’essence des forces qui se montrent ainsi, comme le principe de l’étiologie n’y conduit pas, elle doit la laisser inconnue et s’en tenir aux phénomènes et à leur ordonnance. On pourrait la comparer à une coupe à travers un marbre ; la coupe montrerait une foule de veines courant à côté les unes des autres, mais ne permettrait pas de voir leur cours intérieur jusqu’à la face opposée. Je demande la permission d’employer une autre comparaison, trop plaisante peut-être, mais beaucoup plus frappante : il me semble que le philosophe, qui dans ses investigations vient d’étudier l’étiologie de l’ensemble de la nature, doit éprouver le même sentiment qu’un homme entré, il ne sait lui-même comment, dans une société qui lui . est totalement inconnue ; après quoi, chaque personnage, à tour de rôle, lui en présente un autre qui à son tour lui présente le premier comme un ami et un cousin, sans autrement se faire connaître : mon homme, qui assure à chaque présenté qu’il est enchanté de faire sa connaissance, aurait constamment sur les lè-

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ

vres la question : „ Comment diable suis-je entré dans cette société ?“

Ainsi donc, l'étiologie non plus ne peut jamais nous fournir l’explication désirée de ces phénomènes, que nous connaissons à titre de représentations, explication par laquelle nous puissions avancer dans cette connaissance. Après comme avant l’explication , les phénomènes demeurent représentations pures, dont nous ne comprenons pas la signification, et qui nous sont étrangères. L’enchaînement causal ne nous apprend que la règle et l’ordre relatif de leur apparition dans le temps et dans l’espace, mais ne nous apprend pas à mieux connaître ce qui apparaît ainsi. De plus, la loi de causalité n’est elle- même valable que pour des représentations, pour les objets d’une classe déterminée, dont la donnée préalable lui prête seule une signification : elle n’existe donc, comme ces objets eux-mêmes, que par rapport au sujet ; donc elle est conditionnée ; c’est pourquoi aussi elle peut être reconnue aussi bien en partant du sujet, c’est-â-dire a priori, qu’en partant de l’objet, c’est-à-dire a posteriori, ainsi que Kant nous l’a appris.

Or, ce qui nous pousse à chercher des explications, c’est qu’il ne nous suffit pas de savoir que nous avons des représentations, qu’elles sont de telle et telle espèce, et que c’est un rapport, exprimé en général par le principe de raison, qui les relie entre elles. Nous voulons connaître la signification de ces représentations ; nous cherchons à apprendre si ce monde n’est plus rien au delà de la représentation, auquel cas, ihdigne de notre attention, nous la laisserions passer devant nous, comme un rêve inconsistant ou comme une image fantastique ; ou bien s’il est encore autre chose, s’il est plus que cela, et ce

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