LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
qu’il est. Tout ce que nous savons de certain, c’est que l’objet de nos recherches doit être entièrement et essentiellement différent de la représentation, et que les formes et les lois de celle-ci ne peuvent pas s’appliquer à lui ; et que, par conséquent, pour l’atteindre nous ne pouvons pas nous guider d’après ces lois, qui ne relient jamais entre eux que des objets, des représentations, c’est-à-dire les différentes formes du principe de raison.
Nous voyons donc dès à présent, qu’en partant du dehors on ne peut arriver à connaître l’essence des choses ; de quelque manière qu’on s’y prenne, on n’obtient que des images et des noms. L’on ressemble à quelqu’un qui tourne autour d’un château, cherchant vainement une entrée, et qui, en attendant, esquisse les façades. Telle est cependant la voie suivie par tous les philosophes jusqu’à moi.
Il serait, en effet, impossible de trouver la signification de ce monde qui est notre représentation, ni de comprendre sa transformation de pure représentation du sujet connaissant en quelque chose d’autre, si l’homme n’était lui-même qu’un sujet purement connaissant (une tête d’ange ailée et sans corps). Mais lui aussi a sa racine dans ce monde ; il s’y trouve comme individu; c’est-à-dire que sa connaissance, condition et support de l’ensemble du monde comme représentation, a à son tour pour condition le corps avec ses impressions, qui, nous l’avons démontré, forment pour l’entendement le point de départ de son intuition du monde. Pour le sujet purement connaissant, son propre corps est une représentation comme toutes les autres, un
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
objet parmi les objets; à ce point de vue les actions, les mouvements cle ce corps, ne lui sont pas autrement connus que les changements cle tous les autres objets de l’intuition, et lui resteraient aussi étrangers et aussi incompréhensibles, si leur signification ne lui était dévoilée d’une tout autre manière. Il verrait ses actes suivre les motifs qui se présentent, avec la constance d’une loi naturelle, exactement comme les changements des autres objets se produisent à la suite de causes, d’excitations ou de motifs. Mais il ne pourrait pas comprendre l’influence des motifs, pas plus qu’il ne comprend l’enchaînement des autres effets avec leurs causes. L’essence intime et incomprise de ces manifestations et de ces actions de son corps, il l’appellerait également une force, une qualité ou un caractère, selon qu’il lui conviendrait, mais sans mieux la comprendre pour cela. Or, il n’en est pas ainsi, tout au contraire: l’individu, le sujet connaissant, possède le mot de l’énigme : et ce mot c’est Volonté. Ce mot, ce mot seul, lui donne la clé pour se connaître soi-même comme phénomène; c’est lui qui lui révèle sa signification et lui dévoile le mécanisme intime de son être, de ses actions, de ses mouvements. Le sujet connaissant, dont l’individuation résulte de son identification avec le corps, connaît celui-ci de deux manières différentes: une première fois, comme représentation intuitive dans son entendement, comme objet parmi les objets et soumis à leurs lois ; puis, comme quelque chose qui est directement connu de chacun et désigné du nom de volonté. Tout acte réel de sa volonté est en même temps et infailliblement un mouvement de son corps ; il ne peut pas vouloir effectivement un acte, sans le voir se produire tout aussitôt comme mouvement du corps. L’acte de volition et l’action du corps ne sont pas deux états