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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

de caractère, et ce n’est qu’ainsi que ce qu’il fera, il le fera convenablement. Avant d’en être arrivé là, en dépit de la conséquence naturelle du caractère empirique, il sera dénué de caractère, et quoique, en somme, il doive rester fidèle à lui-même et poursuivre sa voie, il sera traîné par son démon ; de cette façon, ce n’est pas une ligne parfaitement droite, c’est une ligne tremblée, inégale qu’il décrira; il vacillera, déviera, reviendra sur ses pas, se préparera du repentir et des chagrins : tout cela, parce qu’il aperçoit, dans les grandes comme dans les petites choses, tout ce qui est au pouvoir et à la portée de l’homme en général, sans savoir, au milieu de cette confusion, ce qui est conforme à sa nature, ce qu’il peut entreprendre, ni même ce qui peut lui donner du plaisir. Il portera envie aux gens pour une position et pour des conditions qui ne conviennent qu'à leur caractère et non au sien, dans lesquelles il se sentirait malheureux, et au milieu desquelles peut-être il ne pourrait même pas supporter l’existence. De même que le poisson ne vit à l’aise que dans l’eau, l’oiseau que dans l’air, la taupe que sous terre, de même chaque homme n’est à l’aise que dans l’atmosphère qui lui est appropriée; l’air des cours, par exemple, n’est pas respirable pour tout le monde. Faute de savoir cela suffisamment, plus d’un homme tentera bien des essais malheureux ; il fera, dans les détails, violence à son caractère, et devra pourtant lui céder dans l’ensemble : ce qu’il acquerra ainsi péniblement et contrairement à sa nature ne lui procurera pas de jouissance; ce qu’il apprendra dans ces conditions restera mort : même sur le terrain moral, une action trop noble pour son caractère, qui ne partira pas simplement d’une impulsion spontanée, mais de quelque concept on de quelque dogme, perdra tout

mérite, même à ses propres yeux, par le repentir égoïste dont elle sera suivie. Velle non discitur. A l’égard des autres, jusqu’à ce que l’expérience nous ait convaincus de l’inflexibilité du caractère , nous nous imaginons naïvement pouvoir, par de sages conseils, par des prières et des supplications, par notre exemple et notre générosité, les amener à se corriger de leurs allures, à changer de conduite, à modifier leur sentiment, peut-être même à développer leurs facultés : notre situation vis-à-vis de nous-même est exactement pareille. C’est l’expérience qui doit nous enseigner ce que nous voulons et ce que nous pouvons : jusque là nous l’ignorons, nous sommes, comme on dit, sans caractère, et ce sont le plus souvent les rudes chocs du monde extérieur qui sont appelés à nous rejeter dans notre voie. — Quand, à la fin, nous sommes arrivés à savoir tout cela, lions avons ce que le monde appelle du caractère, le caractère acquis. Ce n’est rien autre, que la connaissance la plus parfaite possible de notre propre individualité; c’est la connaissance abstraite, donc claire, des qualités immuables de notre caractère empirique, ainsi que du degré et de la direction de notre puissance intellectuelle et physique ; par conséquent, de l’ensemble des forces et des faiblesses de notre individualité. Ce rôle personnel, immuable en soi, que jusqu’ici nous jouions d’une manière déréglée, nous allons pouvoir maintenant nous en acquitter avec réflexion et méthode, et combler, en nous guidant sur des notions stables, les lacunes que des fantaisies ou des faiblesses y occasionnent. Notre conduite, tracée déjà par notre nature individuelle, se base désormais sur des principes toujours clairs, toujours présents à notre conscience, auxquels nous nous conformons avec autant

de sûreté que si nous récitions une leçon apprise, sans jamais nous laisser égarer par l’influence passagère de l’humeur ou par une impression du moment, sans nous laisser arrêter par l’amertume ou par la douceur de quelque détail isolé rencontré sur notre route, sans hésitations, sans incertitudes, sans inconséquences. Nous ne sommes plus des novices qui doivent attendre, essayer, tâtonner avant de savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent; nous le savons déjà une fois pour toutes; quand nous nous trouvons en présence d’un choix à faire, nous n’avons plus qu’à appliquer des préceptes généraux à un cas particulier, et nous arrivons de suite à prendre une décision. Nous connaissons notre volonté générale et nous ne nous laissons plus induire, par une disposition d’humeur ou par une circonstance extérieure, à vouloir dans le détail ce qui lui est contraire dans l’ensemble. Nous savons également la mesure et la nature de nos forces et de nos faiblesses, et nous nous épargnons par là bien des maux. Car il n’existe, à vrai dire, de jouissance que dans l’emploi et dans le sentiment de nos forces, et il n’est pire douleur que de s’apercevoir de sa faiblesse alors qu’on a besoin d’être fort. En conséquence, après avoir reconnu quels sont nos côtés forts et quels sont nos côtés faibles, nous développerons nos dispositions naturelles les plus saillantes, nous les appliquerons, nous les utiliserons de toute façon et nous nous porterons toujours vers la direction où elles sont utiles et nécessaires; nous éviterons absolument, dût-il nous en coûter une victoire sur nous-mêmes, tout ce qui est en dehors de nos facultés natives, et nous nous garderons d’entreprendre les choses où, quoique nous fassions , nous sommes certains d’échouer. Celui-là seul qui en sera arrivé là sera en-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

tièrement et avec pleine conscience toujours l’homme qu’il est; son moi ne le trahira jamais, parcequ’il sait toujours ce qu’il en peut attendre. Cet homme là éprouvera souvent la satisfaction de sentir ses forces ; il aura rarement la douleur d’être rappelé au sentiment de ses faiblesses, ce qui est une humiliation qui cause peut-être les plus vifs chagrins d’esprit : c’est cette humiliation qui fait que l’on supporte plus facilement la certitude d’une infortune que celle d’une maladresse. Quand nous possédons ainsi la ferme conscience de nos forces et de nos faiblesses, nous n’essayerons jamais de faire étalage de forces que nous ne possédons pas; nous ne jouerons pas avec de la fausse monnaie, car toute tricherie de ce genre finit toujours par manquer son but. L’homme tout entier n’étant que le phénomène de sa volonté, rien ne saurait être plus absurde que de vouloir, de propos délibéré, être autre chose que ce qu’on est : c’est une contradiction directe de la volonté avec elle-même. Imiter les qualités ou les particularités d’autrui, est bien plus ignominieux que de porter les habits d’un autre: c’est déclarer soi-même qu’on n’a pas de valeur propre. Connaître ses tendances et ses facultés de quelque espèce qu’elles soient, ainsi que les limites qu’elles ne peuvent dépasser, voilà à cet égard le plus sûr chemin pour arriver à la plus grande satisfaction possible de soi-même. ‘Car il en est de ce qui se passe en nous comme des évenèments extérieurs, c’est-àdire qu’il n’y a pas de consolation plus efficace que la certitude parfaite d’une nécessité inflexible. LTn malheur qui nous frappe ne nous tourmente pas autant que la pensée des circonstances par lesquelles il eût pu être détourné ; aussi, rien ne contribue davantage

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