LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
se manifester une seconde fois, et cela dans son phénomène le plus accompli, dans celui où a surgi la conscience parfaitement adéquate de son essence ; cette manifestation nouvelle peut s’accomplir de deux manières : ou bien, parvenue au sommet de la connaissance et de la conscience de soi, la volonté peut vouloir la même chose que ce qu’elle voulait aveugle et inconsciente, et dans ce cas la connaissance, particulière ou générale, reste toujours pour elle un motif; ou bien, inversement, cette connaissance devient un quiétif qui fait taire et annule tout vouloir. C’est là l’affirmation ou la négation du vouloir-vivre, dont nous avons déjà parlé plus haut d’une manière générale : au point de vue de l’existence de l’individu, ce n’est pas une manifestation particulière, mais générale, de la volonté ; elle n’arrête ni ne modifie le développement du caractère et ne s’exprime pas par des actes isolés ; elle traduit d’une manière vivante, par l’accentuation toujours plus prononcée, ou au contraire par la modification de toute la conduite suivie jusqu’à ce moment, la maxime librement adoptée par la volonté, devenue désormais consciente. — Les considérations intervenues jusqu’ici incidemment sur la liberté, sur la nécessité et sur le caractère, ont déjà facilité quelque peu et préparé l’exposé plus compréhensible de toute cette matière, qui forme l’objet principal de ce dernier livre; mais cet exposé deviendra encore plus clair,
après que, l’ajournant encore une fois, nous aurons repris avant tout notre étude sur la vie elle-
même, car le vouloir-vivre ou le non vouloir- vivre,
voilà la grande question : cette étude nous la conduirons de manière à essayer de reconnaître en général ce que gagne, à s’affirmer, la volonté, cette essence intime de la vie universelle ; de quelle manière et dans
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
quelle mesure cette affirmation la satisfait, si même elle peut la satisfaire ; bref, nous examinerons quelle peut être sa condition générale et essentielle dans ce monde qui lui appartient à tous égards.
Avant tout je demande au lecteur de se rappeler la réflexion présentée à la fin du 2d livre, quand nous nous demandions quel but la volonté a en vue ; en place de réponse, j’ai fait voir que la volonté, à tous les degrés de son phénomène, depuis les plus bas jusqu’aux plus élevés, n’a absolument aucun but final, qu’elle aspire toujours parce que son unique essence est une aspiration perpétuelle, à laquelle aucun but qu’elle atteindrait ne peut mettre fin ; qu’en conséquence, elle ne peut être finalement assouvie ; que des obstacles peuvent seuls la suspendre, mais que de soi elle se poursuit à l’infini. Nous l’avons constaté pour le plus simple des phénomènes naturels, pour la gravité, qui ne cesse de s’exercer et de tendre vers un point central sans étendue, quand bien même tout l’univers serait condensé en une masse unique, et bien qu’elle même, et avec elle la matière, s’anéantiraient si elle parvenait à atteindre ce point. Nous le voyons également dans tous les autres phénomènes simples de la nature : ce qui est solide tend, soit par fusion soit par dissolution, vers l’état liquide dans lequel seul ses qualités chimiques deviennent libres d’agir : la rigidité est un état de captivité qu’entretient le froid. La matière à l’état liquide aspire à la forme de vapeur, qu’elle adopte dès qu’elle peut se soustraire à la pression. Il n’y a pas de corps sans affinités , c’est-à-dire sans aspirations , ou , comme s’exprimerait Jacob Bôhme, sans passions et sans appétitions. L’électricité propage à l’infini son antagonisme avec elle-même, bien que la masse terrestre en absorbe sans cesse l’effet. Le galvanisme, aussi longtemps