LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
que la pile fonctionne, est également un acte, sans but et incessamment renouvelé, de discorde et de réconciliation avec soi-même. La vie de la plante est elle aussi une aspiration incessante à pousser, à travers des formes graduellement progressives, jusqu’au moment où le point final, la graine, redevient le point initial. Et tout cela se répète à l’infini : nulle part de but, jamais de satisfaction finale, jamais un point de repos. En même temps, nous pouvons nous rappeler ce que j’ai exposé dans le 2d livre, à savoir, que partout les différentes forces naturelles et les formes organiques se disputent la matière dans laquelle elles veulent se manifester , car chacune d’elles ne possède que ce qu’elle à arraché à l’autre, et qu’ainsi s’entretient perpétuellement un combat à vie et à mort ; c’est précisément de cette lutte que surgit la résistance qui fait que cette aspiration, cette essence intime de toute chose, est partout empêchée, qu’elle aspire infructueusement, sans pouvoir cependant modifier sa nature, et qu’elle persiste à travers mille tourments, jusqu’à ce que ce phénomène-là périsse, et que d’autres prennent avidement sa place et sa matière.
Il y a longtemps que nous avons appris que cette aspiration, qui est la substance et le „en soi“ de toute chose, est identique avec ce qui en nous, où elle se manifeste le plus distinctement et à la lumière de la conscience la plus parfaite, s’appelle la Volonté. Quand un obstacle vient s’élever entre elle et son but du moment, nous appelons cet empêchement souffrance; sa réussite au contraire, est ce que nous nommons satisfaction , bien-être, bonheur. Nous pouvons appliquer ces mêmes dénominations aux phénomènes, plus faibles quant au degré mais .identiques quant à leur nature , du monde inconscient. Alors nous voyons
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
ceux-la en proie aussi à la souffrance, et sans bonheur stable. Car toute aspiration naît d’un besoin, d’un mécontentement de son propre état ; c'est donc une souffrance tant qu’elle n’est pas satisfaite ; mais il n’y a point de satisfaction durable, elle n’est que le point de départ d’une nouvelle aspiration, toujours empêchée de toute façon, toujours luttant, par suite, toujours cause de souffrance : jamais de but final pour elle; partant, jamais de limites, ni de terme à la souffrance.
Mais ce que nous ne pouvons découvrir dans la nature inconsciente que par l’observation la plus pénétrante et à grand’ peine, se montre à nous distinctement dans la nature consciente, dans la vie animale, dont la perpétuelle souffrance est facile à démontrer. Mais sans nous attarder à cet échelon intermédiaire, nous voulons arriver immédiatement à celui où, éclairé par la connaissance la plus lumineuse, tout se montre le plus nettement, savoir la vie humaine. Car à mesure que le phénomène de la volonté devient plus parfait, la souffrance aussi devient de plus en plus manifeste. Dans la plante, il n’y a pas encore de sensibilité, par suite, pas de douleur : les animaux inférieurs, infusoires et radiaires, ne possèdent certainement qu’un degré minime de souffrance : même dans les insectes la faculté de sentir et de souffrir est encore très bornée : c’est avec le système nerveux parfait des vertébrés qu’elle arrive à un degré très élevé, et d’autant plus élevé que l’intelligence est plus développée. A mesure que la connaissance devient plus claire et que la conscience grandit , la souffrance augmente, et elle atteint son degré suprême dans l’homme; ici même elle est d’autant plus violente, que l’homme est doué d’une connaissance plus lucide, d’une