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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

intelligence plus haute : celui en qui habite le génie est aussi celui qui souffre le plus. C’est dans cette acception, c’est-à-dire comme connaissance en général, et non comme simple savoir abstrait, que j’entends et que je cite cette sentence de l’Ecclésiaste : „ Qui auget scientiam , auget et clolorem“. — Tischbein, ce peintre philosophe ou ce philosophe peintre, a admirablement rendu dans un dessin, par une représentation visible et frappante, ce rapport exact entre le degré de la conscience et celui de la souffrance. La moitié supérieure de la feuille représente des femmes auxquelles on a ravi leurs enfants, et qui dans plusieurs groupes et dans diverses attitudes, expriment tous les degrés de la douleur, de l’angoisse, du désespoir maternel ; la partie inférieure montre, groupées et ordonnées de la même manière, des brebis auxquelles on a enlevé leurs agneaux : chaque tête, chaque attitude humaine du haut de la page, a son pendant et son analogue animal dans la moitié inférieure de celleci, et l’on voit clairement le rapport entre la douleur possible à une conscience obtuse comme celle de l’animal, et l’angoisse violente dont rend capable la netteté de la connaissance, la clarté de la conscience.

C’est pour cela même que nous allons examiner quelle est, dans l’existence humaine , la destinée propre et essentielle de la volonté. Chacun pourra retrouver l’analogue, exprimé à différents degrés, mais plus faiblement, dans la vie de l’animal, et se convaincre aussi par les souffrances des animaux, que, par essence, vivre c'est souffrir.

La volonté, à chacun de ses degrés d’objectivation éclairés par la connaissance, s’apparaît à elle-même

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLOMTÉ. 497

comme individu. Lancé dans l’infinité de l’espace et du temps, l’individu humain, quantité finie, partant, imperceptiblement petite auprès des deux autres, n’a pas, vu leur immensité, une existence dont les conditions soient absolues ; pour elle le „quandu et le „oùa sont relatifs, car sa durée et son lieu sont les parties finies d’un tout infini et illimité. — Son existence proprement dite n’est que dans le présent ; celui-ci fuit librement vers le passé, et cette fuite est un passage incessant vers la destruction, un mourir perpétuel : abstraction faite des conséquences possibles pour le présent, ainsi que du témoignage qu’elle apporte sur la nature de la volonté dont elle est l’empreinte, sa vie passée est définitivement close ; elle est morte, elle n’existe plus, et raisonnablement il devrait lui être indifférent qu’elle ait été remplie de tourments ou de joies. Mais entre ses mains, le présent devient à tout instant le passé ; l’avenir est entièrement incertain et toujours de courte durée. En conséquence, à ne la considérer même que dans sa forme, sa vie est un déversement constant du présent dans le passé évanoui, une mort perpétuelle. Si nous la considérons maintenant sous le rapport physique, il est manifeste que, de même qu’en réalité la marche n’est qu’une succession de chutes évitées, de même notre vie corporelle n’est qu’une mort incessamment empêchée , une destruction toujours retardée de notre corps ; enfin, l’activité de notre esprit n’est également aussi qu’un effort constant pour écarter l’ennui. Chaque souffle de notre respiration repousse la mort qui nous assaille ; nous luttons donc contre elle à chaque seconde, et nous luttons encore, à intervalles plus espacés, chaque fois que nous prenons notre nourriture, que nous dormons, que nous nous chauffons, etc. Mais la

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