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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

mort est appelée à vaincre finalement : car nous lui sommes échus en partage par le fait même d’être nés, et elle ne fait que jouer un instant avec sa proie, avant de la dévorer. Jusque là nous entretenons soigneusement notre vie pour la faire durer aussi longtemps que possible, comme on gonfle une bulle dp savon aussi longtemps et aussi grosse que possible, bien que l’on soit certain qu’elle va éclater.

Si déjà pour la nature inintelligente nous avons reconnu que son essence était une constante aspiration, sans but et sans trêve, nous constatons la même chose bien plus nettement encore dans l’animal et dans l’homme. Vouloir et aspirer, voilà toute leur essence, strictement pareille à une soif que rien ne peut étancher. Mais la base de tout vouloir c’est un manque, c’est l’indigence, c’est-à-dire la douleur; par son origine et par son essence il est donc voué à la souffrance. A défant d’objets à désirer, quand, par une trop facile satisfaction, ils lui sont enlevés promptement, c’est un vide effrayant, c’est l’ennui alors qui s’empare de lui, autrement dit, c’est son être et son existence mêmes qui lui deviennent un fardeau insupportable. Sa vie oscille, par suite, comme un pendule, entre la douleur et l’ennui, qui sont en effet ses éléments constitutifs. L’on a été obligé de traduire ce fait d’une manière assez étrange : après avoir transporté dans l’enfer toutes les douleurs et tous les supplices, l’homme n’a plus rien trouvé qui restât à mettre dans le ciel, que précisément l’ennui.

Ces efforts perpétuels qui forment l’essence de chaque phénomène de la volonté, quand celle-ci arrive aux degrés plus élevés de son objectivation, trouvent leur raison d’être principale et la plus générale dans cette circonstance qu’ici la volonté se montre à elle-même

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

sous forme de corps vivant, qui lui ordonne impérieusement de le nourrir: ce qui donne tant de force à cet ordre, c’est précisément que ce corps n’est rien autre chose que le vouloir- vivre objectivé. L’homme, en raison de ce qu’il est l’objectivation la plus parfaite de cette volonté de vivre, est donc en même temps le plus nécessiteux de tous les êtres : il n’est d’outre en outre que volition et que nécessité concrètes ; on peut dire qu’il est une concrétion de mille besoins. Avec tout cela il se trouve sur cette terre, abandonné à lui-même , incertain de toute chose, sauf de son indigence et de ses besoins : cela fait qu’ordinairement toute la vie de l’homme est prise par les soins que réclame l’entretien d’une existence soumise à des exigences si lourdes et chaque jour renaissantes. A ces exigences se joint ensuite immédiatement celle de la propagation de l’espèce. En même temps, des dangers de tout genre l’environnent de toute part, et il lui faut déployer une vigilance de tous les instants pour les éviter. Il ne peut poursuivre sa route que d’une allure circonspecte, et en explorant les alentours d’un regard anxieux, car mille hasards et mille ennemis le guettent. Il marchait ainsi autrefois à l’état sauvage ; c’est encore ainsi qu’il marche dans la vie civilisée : pour lui, il n’y a jamais de sécurité :

„Qualibus in tenebris vitae, quantisque periclis

Degitur hocc’ aevi, quodcunque est !“

Lucr., II, 15.

La vie de la plupart des hommes n’est aussi qu’une lutte pour cette existence même, avec la certitude de succomber à la fin. Mais ce qui les fait persévérer dans ce pénible combat, ce n’est pas tant l’amour de la vie, que la crainte de la mort qui, toujours inévitable

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