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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

et en vue, peut à tout moment fondre sur nous. — La vie elle-même est une mer parsemée d’écueils et de brisants, que l’homme évite avec un soin et une prudence extrêmes , bien qu’il sache qu’ alors même qu’il a réussi à s’en tirer, chaque pas l’a rapproché d’un naufrage autrement formidable, d’un naufrage total, inévitable et irréparable, de la mort, vers laquelle il navigue directement; c’est elle qui est le terme final de cette laborieuse traversée, le port plus redoutable pour lui que tous les écueils qu’ils a évités.

Il est très important de remarquer de suite, que d’une part les souffrances et 1ns tourments de la vie peuvent facilement atteindre un tel degré d’intensité, que cette mort elle-même devienne désirable et qu’on recoure volontairement à elle, bien que toute l’existence se passe à la fuir; et que, d’autre part, dès que le besoin et la douleur donnent un instant de répit, 'l’ennui arrive soudain, et l’homme doit forcément recourir à quelque passe-temps. Ce qui occupe et tient en haleine tous les vivants, c’est le désir de vivre. Mais la vie une fois assurée, ils ne savent plus qu’en faire : aussi, le second mobile qui les fait s’agiter, c’est le désir de se décharger du poids de l’existence, de le rendre moins sensible, de „tuer le temps11 , c’est-à-dire d’échapper à l’ennui. Aussi voyons-nous presque tous ceux qui se sont mis à l’abri de l’indigence et des soucis, après avoir ainsi soulagé leurs épaules de toutes les autres charges, devenir une charge pour eux-mêmes, et considérer comme autant de gagné toute heure qu’ils ont pu faire passer, par conséquent, toute parcelle qu’ils ont réussi à déduire de cette même existence qu’ils apportaient jusque là tous leurs efforts à conserver le plus longtemps possible. L’ennui n’est rien moins qu’un mal qu’on puisse mépriser : il finit par

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

imprimer aux traits un véritable cachet de désespoir. C’est lui qui fait que des êtres qui s’entr’aiment aussi peu que les hommes, se recherchent néanmoins avec empressement; il devient ainsi une source de sociabilité. Aussi, par sagesse politique déjà, prend-on contre l’ennui des mesures publiques comme contre d’autres calamités générales, parce que ce fléau, tout comme son extrême opposé, la famine, peut pousser les hommes aux plus grands excès : il faut donner à la foule „pcmm et circensesu. Le sévère système pénitentiaire de Philadelphie, qui impose l’isolement et l’inaction, a fait de l’ennui un moyen de punition; et le supplice est si terrible qu’il a déjà poussé les détenus au suicide. Si l’indigence est le constant fléau du peuple, l’ennui en revanche est celui du grand monde. Dans la vie bourgeoise l’ennui est représenté par le ‘dimanche, et l’indigence par les six autres jours de la semaine.

La vie humaine se passe donc tout entière à vouloir et à acquérir. Le désir est, de sa nature, douleur : l’accomplissement amène bien vite la satiété : le but n’était qu’un mirage : la possession enleve tout charme: le désir ou le besoin se présentent de nouveau sous une nouvelle forme : sinon, c’est le néant, c’est le vide, c’est l’ennui qui arrive, contre lequel la lutte est aussi pénible que contre la misère. Quand le désir et sa satisfaction se suivent à des intervalles ni trop rapprochés ni trop distants, alors la souffrance que tous deux occasionnent est la moindre , et l’existence est la plus heureuse. Car ce qu’on pourrait appeler les plus beaux moments, les joies les plus pures de la vie, précisément et uniquement parcequ’elles nous arrachent à la vie réelle et font de nous des spectateurs désintéressés, en un mot, la con-

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