LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
naissance pure, dépouillée de toute volition, la jouissance du beau, le plaisir vrai que donne l’art, tout cela n’est permis qu’à bien peu de gens, par ce motif déjà que cela demande des dispositions extrêmement rares, et que ces privilégiés eux-mêmes n’en peuvent jouir que comme d’un rêve fugitif : puis, cette supériorité de force intellectuelle rend aussi ces êtres susceptibles de sentir la souffrance plus vivement que n’en sout capables les esprits plus médiocres; et en outre, elle les isole au milieu de créatures qui leur ressemblent si peu : il y a donc compensation. Les jouissances purement intellectuelles sont inaccessibles pour l’immense majorité des hommes; presque incapables de goûter le plaisir que donne la connaissance pure, ils sont réduits uniquement au vouloir. Pour qu’un objet puisse donc captiver leur attention, mériter leur intérêt, il faut (ainsi que le mot l’indiqué) qu’il stimule d’une manière quelconque leur volonté, ne fût-ce que par un rapport éloigné, ou seulement possible, avec elle ; mais la volonté doit toujours y avoir sa part, car leur existence consiste beaucoup plus à vouloir, qu’à connaître : action et réaction sont leur unique élément. On peut trouver dans les moindres choses, dans les faits les plus ordinaires, des manifestations naïves de cet état d’esprit : par ex., ils écriront leur nom quand ils visitent quelque site digne d’être vu, pour réagir par là, pour agir ainsi sur la localité qui n’a pas su agir sur eux : ils ne se borneront pas facilement à contempler un animal rare, inconnu; ils voudront l’irriter, l’agacer, jouer avec lui, rien que pour se donner le sentiment de l’action et de la réaction : mais ce besoin d’excitation de la volonté se montre tout spécialement dans l’invention du jeu de
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
cartes et du plaisir qu’on y trouve, véritable expression du côté pitoyable de l’humanité.
Mais quoi que la nature, quoi que la fortune ait pu faire pour l’homme, qui que nous soyons et quoi que nous possédions, la douleur, essence de la vie, nous ne pouvons nous en affranchir :
TTrjXsiârjç d’ wfiw^sv, lôcov siç ovqccvov svqvv.
(Pelides autem ejulavit , intuitus in coelum latum). Et ailleurs :
Zrjvoç fi s v Tvcuç r\a Kqoviovoç, (xvtccq oiÇvi
Ei%ov ansiQsüi^v.
(Jovis quidem films eram Saturnii; verum aerumnam
Habebam infinitam).
Les efforts incessants pour bannir la souffrance n’ont 'd’autre résultat que de la transformer. A l’origine, elle se manifeste comme dénûment, besoin, soucis pour l’entretien de la vie. A-t-on réussi, ce qui est bien difficile, à bannir la douleur sous cette forme, elle se présente immédiatement sous mille autres, variant avec l’âge et les circonstances: instinct sexuel, amour passionné, jalousie , envie, haine, angoisse, ambition, avarice, maladie, etc., etc. Si finalement elle ne trouve pas d’autre forme pour s’introduire, elle arrivera sous le triste et sombre costume de la satiété et de l’ennui, contre lesquels alors on essaie tous les moyens. Si l’on parvient enfin à les écarter aussi, il sera bien difficile que cela ait lieu sans ouvrir l’accès à la douleur sous une des formes précédentes, et alors le branle recommence : car la vie de chaque homme est ballotée entre la souffrance et l’ennui. Quelque affligeante que soit cette perspective, elle a un côté sur lequel je veux attirer l’attention, et qui peut servir