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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

à nous consoler, et peut être même à nous armer d’une indifférence stoïque à l’égard de nos propres douleurs. Notre révolte contre le malheur vient en grande partie de ce que nous voyons qu’il est accidentel, c’est-à-dire, amené par un enchaînement de causes qui aurait facilement pu être différent. Habituellement les maux absolument inévitables et généraux, tels que la nécessité de la vieillesse, de la mort, et beaucoup d’autres misères de tous les instants, ne nous affligent guère. Ce qui donne à la souffrance son aiguillon, c’est de reconnaître que les circonstances qui l’ont fait naître sont venues par hasard. Or. puisque nous venons de nous convaincre que la douleur, comme douleur, forme l’essence de la vie, qu’elle est inévitable, que ce qui dépend du hasard, c’est seulement la figure, la forme sous laquelle elle se présente, qu’elle occupe au moment actuel une place qui, à son défaut, serait immédiatement envahie par une autre qu’elle exclut présentement; qu’en conséquence le hasard a, quant au fond essentiel, peu de prise sur nous ; cette réflexion, si elle devenait à nos yeux une conviction toujours vivante, pourrait nous inspirer une forte dose d’ataraxie stoïcienne, et diminuer de beaucoup la sollicitude auxieuse avec laquelle nous veillons à notre bien-être. Mais, en fait, pour dominer à ce point des douleurs dont le sentiment est direct, il faut une puissance de raison qui ne se rencontrera que rarement, pour ne pas dire jamais.

Du reste ces considérations sur le fait que la douleur est inévitable, qu’elle en chasse toujours une autre et que la fin de l’une appelle le commencement d’une nouvelle, pourraient nous amener à émetre cette hypothèse, paradoxale mais non absurde, que chaque individu possède une mesure de souffrance essentielle à

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

son être, fixée une fois pour toutes par sa nature, et qui ne saurait ni rester vide ni se remplir avec excès, quelles que puissent être les modifications de la forme revêtue par la souffrance. Les maux ou le bien-être de chaque homme seraient par suite déterminés non par les circonstances extérieures , mais précisément par cette mesure, par cette disposition, que l’état de santé physique pourrait, à différents moments, renforcer ou diminuer légèrement, mais qui au total resterait toujours la même; ce serait Lace qu’on appelle son tempérament, ou plus exactement, cela indiquerait jusqu’à quel point il est, selon l’expression de Platon dans son l'er livre de la République, evxoAoç ou àuaxoloç, c’està-dire d’humeur facile ou difficile. — Ce qui parle en faveur de cette hypothèse, ce n’est pas seulement le fait souvent constaté que de grandes douleurs nous rendent insensibles à dé moindres, et qu’à l’inverse, en l’absence de grandes douleurs, les plus petites contrariétés nous tourmentent et nous indisposent, mais l’expérience nous apprend encore que lorsqu’un grand malheur, dont la pensée seule nous faisait trembler, est arrivé effectivement, notre humeur, la première douleur une fois surmontée, reste sensiblement la même, comme aussi inversement, qu’à l’arrivée d’un bonheur longtemps attendu, nous ne nous sentons guère plus contents et plus joyeux, au total et à la longue, qu’auparavant. Au moment même où ces changements se produisent, l’émotion est énergique et sort de l’ordinaire ; elle se manifeste alors par des exclamations de désespoir ou de ravissement : mais elles cessent bientôt, car tout cela n’était que l’effet d’une illusion. En effet, ce désespoir ou ce ravissement. ne sont pas provoqués par la souffrance ou la jouissance présentes, mais par la perspective d’un avenir nouveau que l’on exploite d’a-

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