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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

vance. Ce qui leur permettait de prendre des proportions si anormales, c’est uniquement ce qu’ils empruntaient à l’avenir, et il s’en suit qu’ils ne peuvent avoir de durée. — A l’appui de notre hypothèse, en vertu de laquelle le sentiment de la souffrance ou du bien être est en grande partie, comme la connaissance, déterminé subjectivement et a priori, nous pouvons encore faire remarquer que la gaieté ou la tristesse humaines ne sont évidemment pas amenées par des circonstances extérieures, par la richesse ou l’état social, puisque nous rencontrons tout autant de visages gais parmi les pauvres que parmi les riches : remarquons en outre, combien les motifs de suicide diffèrent entre eux ; car nous ne pourrions citer aucun malheur qui fût assez grand pour y pousser chaque caractère , au moins avec grande vraisemblance , et il en est bien peu d’assez faibles pour ne l’avoir pas déjà amené. Si donc le degré de gaieté ou de tristesse n’est pas égal à tous les moments , en vertu de notre hypothèse nous ne l’attribuerons pas au changement des conditions extérieures, mais à celui de l’état intérieur, de la disposition physique. Car lorsqu’il se manifeste une intensité effectivement croissante, bien que toujours temporaire, de la gaieté, pouvant s’élever jusqu’à l’allégresse, cette gradation se produit ordinairement sans aucun motif extérieur. Nous voyons souvent, il est vrai, notre douleur provoquée par une circonstance bien précise du dehors, et c’est bien évidemment celle-ci qui nous trouble et nous attriste : il nous semble alors que s’il y avait moyen d’écarter cette circonstance, le plus grand contentement devrait s’ensuivre. Mais ce n’est là qu’une illusion. La mesure de notre chagrin ou de notre joie, d’après notre hypothèse, est au total et pour chaque moment, subjectivement fixée, et, à

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

son égard, ce motif de tristesse n’était que ce qu’est pour le corps un exutoire auquel se rendent toutes les humeurs malignes réparties auparavant dans toutes les directions. Sans cette cause déterminée et extérieure de souffrance, la douleur propre à notre nature et par conséquent inévitable, resterait répartie sur beaucoup de points, et se manifesterait sous forme de mille petites contrariétés ou lubies, à propos de choses auxquelles nous ne prêtons en ce moment aucune attention, parce que notre capacité pour la douleur est comblée par cette souffrance plus forte, qui a concentré en un seul endroit toutes celles qui jusque là se trouvaient réparties sur plusieurs points. De même, quand l’issue favorable de quelque affaire nous a délivrés d’une grande inquiétude qui nous tourmentait, celle-ci est immédiatement remplacée par une autre, dont la substance existait déjà en nous, mais ne pouvait pas pénétrer dans notre conscience pour l’agiter, parce que celle-ci n’avait pas de capacité suffisante ; ce motif d’inquiétude se tenait donc inaperçu, comme une forme nébuleuse et sombre, à la limite extrême de l’horizon de notre conscience. Mais maintenant qu’on lui a fait de la place, il s’avance comme souci en toute forme, et occupe le trône de l’inquiétude régnante (: tcqvtcivsvovgu ) du jour: bien que, quant à sa masse, il soit beaucoup plus léger que celui qui vient de disparaître, il sait pourtant se gonfler jusqu’à l’égaler en grosseur apparente, et à remplir entièrement le trône en qualité de souci principal du jour.

Un individu capable d’une joie excessive ressentira constamment aussi la douleur avec excès ; elles sont conditions l’une de l’autre, et elles ont pour condition commune une grande vivacité d’esprit. Toutes les deux proviennent, nous venons de le voir, non point tant du simple présent, que surtout d’une anti-

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