LIVRE IV. LE MORDE COMME VOLONTÉ
cipation sur l’avenir. Mais la douleur étant l’essence de la vie, et déterminée quant à ses proportions par la nature de l’individu, de soudains revirements ne pouvant par conséquent modifier son degré, puisqu’ils viennent du dehors ; il résulte de là que douleur ou joie excessives reposent toujours sur une erreur ou sur une illusion, et que l’intelligence doit pouvoir éviter cette exagération de sentiment dans l’un et dans l’autre sens. Toute allégresse excessive ( exultatio , insolens laetitia) naît toujours de cette illusion qui nous fait croire que nous avons trouvé dans la vie une chose qu’on n’y rencontre jamais, savoir, la satisfaction durable des désirs ou l’apaisement définitif des soucis qui nous torturent et se renouvellent sans cesse. Chaque illusion de ce genre nous est enlevée infailliblement plus tard, et alors nous payons sa perte d’autant d’amère douleur que sa naissance nous avait donné de joie. Sous ce rapport elle ressemble à une montagne escarpée que l’on r.e peut redescendre qu’en se laissant tomber et que, pour cette raison , il faut éviter : toute douleur soudaine, exagérée, correspond à une chute de ce genre, à la perte de cette illusion ; c’est celle-ci qui en est donc la condition. Cela étant, l’on devrait pouvoir s’épargner les deux excès en prenant sur soi de toujours envisager l’ensemble et l’enchaînement des choses d’un regard parfaitement clair, et de ne jamais leur prêter effectivement les couleurs que Ton désirerait qu’elles eussent. La morale stoïcienne tendait principalement à affranchir l’esprit de cette illusion avec ses conséquences, et de lui inculquer, en revanche, une inébranlable égalité d’âme. C’est ce même sentiment dont Horace est . pénétré dans l’ode si connue :
Aequam memento rebus in arduis
Servare mentem, non secus in bonis
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
Ab insolenti temperatam Laetitia.
Mais le plus souvent nous nous refusons à reconnaître cette vérité, semblable à une médecine amère, que la douleur est essentielle à la vie, qu’elle ne nous envahit donc pas du dehors, mais que chacun de nous en porte la source intarissable dans son propre sein. Nous cherchons toujours quelque cause extérieure spéciale, pour ainsi dire un prétexte, à la douleur qui pourtant ne se sépare jamais de nous : comme l’homme libre qui se crée une idole, afin d’avoir un maître. Car nous volons infatigablement de désir en désir, et bien qu’aucune réalisation, malgré tout ce qu’elle promettait, ne puisse nous satisfaire et soit bientôt reconnue pour n’avoir été qu’une humiliante erreur, nous persistons néanmoins à ne pas comprendre que nous faisons le travail des Danaïdes, et nous courons sans cesse à de nouveaux souhaits :
Sed, dum abest qnod avemus, id exsuperare videtur .
Caetera; post aliud, quum contigit illud, avemus;
Et sitis aequa tene-t vitai semper hiantes.
(Lucr., III, 1095).
Et cela continue ainsi à l’infini, ou bien, ce qui est plus rare et suppose déjà une certaine force de caractère, jusqu’à ce que nous rencontrions un désir que nous ne pouvons ni satisfaire ni abandonner: nous possédons alors en quelque sorte ce que nous cherchions, savoir, quelque chose que nous pouvons accuser à tout moment d’être la source de nos souffrances, au lieu d’en accuser notre propre être ; ce quelque chose nous brouille avec le sort, mais nous réconcilie avec la vie, parcequ’il écarte de nouveau de notre esprit la croyance que la douleur est partie intégrante de l’e-